récit Mémoires de la Ligue   



récit Mémoires de la Ligue

 

Le titre de l’ouvrage pourrait laisser  penser qu’il  s’agit d’un écrit provenant de la Sainte Union elle même , c'est-à dire : la Ligue. Il n’en est rien. C’est l’ écrit d’un calviniste genevois, Simon Goulard[1].

L’auteur signe sa lettre datée du 22 octobre 1592, il s'agit de Claude De la Grange[2] .

 

Note de Joseph Roman

Il existe de la bataille de Villemur 2 récits

L’un imprimé, l’autre inédit :

-         le 1er signé Lagrange est inséré dans les Mémoire de la Ligue (tome 5 p 157-168). Il est assez court, peu explicité, très partial et peut-être rédigé par une personne qui n’avait pas assisté à l’événement.

-         Le 2° est contenu dans le volume 20784 des manuscrits français de la Bibliothèque Nationale (p. 347). Il est très circonstancié et rédigé évidemment par un témoin oculaire.

note additionnelle ajoutée par les nouveaux éditeurs à la note X -  Histoire Générale du Languedoc Tome 12 page 55 à 63.

 

Il s'agit donc ici de la présentation du premier récit, imptimé

Le texte est écrit avec sa graphie actuelle.

Nous avons par contre laissé dans le texte des termes anciens.

 

 

Copie d’une lettre contenant

le vrai et entier Discours,

 tant du Siège de Villemur[3],

que de la défaite de Monsieur le Duc de Joyeuse[4] .

 

 

   Mémoires de la Ligue, P 157-168

Monsieur,

Si je ne vous ai plutôt envoyé le vrai et entier discours des ravages qui de mes yeux ont fait ruisseler deux fontaines de larmes , l’espérance que j'avais de voir bientôt l’issue de cette piteuse Tragédie, tiendra, s'il vous plaît , lieu de légitime excuse : puisque finalement il a plu à Dieu avoir pitié de son pauvre peuple, et entériner les autant ardentes, que continuelles prières de tous ceux qui durant une telle bourrasque d'afflictions ont jette l’ancre de leur salut en sa clémence et  bonté. Pour donc user de la breveté que je fais n'être moins agréable à votre mûr et solide jugement, que sortable à la diversité et pesanteur de mes occupations, vous apprendrez, que M. le Duc de Joyeuse se présenta ici le vingt-deuxième de Juin , mettant tout à feu et à fang, et n'oubliant rien de ce qui peut être dit cruel et épouvantable. Les ravissements des femmes, les fourragements du plat pays , les embrasements des Métairies et Villages , les meurtres des pauvres Paysans , les blasphèmes du nom de Dieu croient comptés entre les menus passe-temps de ce jeune Seigneur!  La Ville de Montauban étant alarmée par cet inopiné inconvénient, les Consuls prennent parti d'avertir Monsieur de Themines[5] Sénéchal du Quercy, de ce qui se passait. Le sieur de Burgade premier consul, forçant les empêchements et la pesanteur de sa vieillesse, ratifia l’espérance de chacun avait de sa bonne affection envers la république. Je serai trop long si j’entreprenais de particularise par le menu de ce que chacun des consuls a contribué au soulagement de la misère commune ; seulement jje dirai que le sieur de Thémine a fait connaître combien peu au maniement des ffaires un beau naturel fertilisé et mélioré par l'acquisitif  et  la connaissance des bonnes lettres : comme fa clairvoyance de nos Magistrats faisait la ronde sur l’état des affaires,  Monsieur de Joyeuse s'étant fans coup frapper rendu maître de Monbequin , Monbartier et Monbeton , s'achemine au Fort de la Barte, qu'il prend par composition, après y avoir fait perte de quatre-vingt Soldats. Si je  vous dis, que contre les chapitres de la capitulation, et contre la foi promise, il fit tuer la plupart de ceux qui s'étaient rendus ;  vous croirez, s'il vous plaît, que la vérité donnant loi à ma modestie, me contraint de publier ce que je ne puis taire, fans franchir les lisières de la rondeur et  liberté séante à un Historien. La Barte prise, il attaque et bat le Château de Mauzac[6]  l'espace de quelques jours , et après y avoir tiré trois cents coups de canon, finalement le prend par composition, Le Fort de Saint Maurice[7]  lui avait déjà été rendu : tellement que continuant ses ravages, et cinglant la route de sa prospérité , il s'achemine à Villemur et l’assiège avec tout l'artifice et diligence dont il se put aviser. Cependant nos Consuls dépêchent de jour à autre Messager  devers Monsieur de Themines, Leur diligence fut certes grande à rechercher son secours : mais la sienne le fut encore plus à les secourir et hâter son arrivée, J'userais de quelque superfluité de langage , si j'écrivais combien fa venue fut agréable à tout le pays. Ce que la nécessité faisait trouver bon, était encore trouvé meilleur pour le respect qu'on porte à Monsieur de Themines. Car je puis dire avec vérité, qu'il a si bien gagné le cœur de ceux de Montauban et autres lieux circonvoisins, que lui rendant tout l'honneur et l'obéissance qu'ils peuvent, ils n'estiment pas lui en en avoir rendu la centième partie de ce qu'ils doivent. Sur le chemin, Monsieur de Themines avait recherché l’assistance de Monsieur le Duc d'Espernon , qui avec ses forces s'acheminait en Provence, Etant assuré de sa bonne volonté, il met de nuit dans Villemur quarante-six hommes, tant Cuirasses qu'Arquebusiers, sous la conduite du sieur de Pedoue, Gentilhomme à la valeur et bon sens duquel on ne peut rien mieux apparier, que son grand zèle au service de Sa Majesté. Outre ce renfort, y avait dans Villemur deux cens cinquante Soldats, tant étrangers qu'habitants. La Place était commandée par le sieur de Reniers,  à qui elle appartient[8]. Ses déportements témoignèrent à chacun , que l'indisposition corporelle affaiblit plutôt les muscles St les nerfs, que le cœur ni le cerveau d'un bon Capitaine. La venue de Monsieur d'Espernon  donna grande espérance d'une bataille : toutefois voulant ménager ses forces, il dit qu'il fe contenterait de faire démordre l'ennemi. Et de fait, accompagné de quatre cens Maîtres et cinq cens Arquebusiers à cheval, il se joint avec les forces Monsieur de Themines si  et incorporés en une armée, s'acheminent vers Villemur. Monsieur de Joyeuse averti de leur venue, et jugeant la partie malfaite, prend résolution de se retirer, récompensant la peine que ses ennemis avaient prise à le visiter, par le gain d'un canon qu'il leur abandonna en proie.

Quelques jours après, Monsieur d'Espernon s'achemina en Gascogne, laissant la meilleure partie de ses forces es mains de Monsieur de Themines. En ce même temps Mauzac est réduit en son premier état , comme aussi  quelques autres menues Places. Il y a en la plaine de Montauban, une maison champêtre , nommée la Court y dont Monsieur de Themines,  pour beaucoup de bonnes considérations, se voulut rendre maître. Pour échevir[9] de son dessein, il y conduit ses troupes avec l'artillerie, Monsieur de Joyeuse ayant avis de la mauvaise garde que faisaient les troupes de Monsieur d'Espernon, les charge de nuit si à propos, qu'il en tue environ quatre cents, et  en blesse grand nombre.. Qui plus est, il se saisit des deux coulevrines de Montauban, et fait prisonniers quelque nombre de jeunes hommes du même lieu, qui approfitèrent jusqu’à ce point leur résolue et déterminée résistance, qu'elle leur fit ouverture à une assez raisonnable composition. La valeur de Monsieur de Themines fut la barrière qui garantit d'une entière déconfiture, ceux que l’indiscrétion avait précipités en si dangereux parti, et conserva le canon, le ramenant sûrement à Montauban. Ainsi le dix-neuvième de Juillet fut signalé par cette même aventure. Depuis Monsieur d'Espernon s'achemina en Provence. Monsieur de Joyeuse, pour donner curée à ses Soldats en pays moins ravagé, nous donna loisir de moissonner et faire la récolte. Toutefois , ne remâchant  que vengeance, il avait toujours Villemur pour objet de son principal dessein et pour en faciliter l'issue, il se campe devant, le dixième de Septembre. Le sieur de Reniers , laissant la Place es mains du Baron de Mauzac, jeune Gentilhomme de grande volonté assisté du sieur de Chambert [10] et du Capitaine la Chaize, hommes vaillants et déterminés, se retire à Montauban en intention d'assembler secours , et faire lever le siège à l'ennemi. Sur ces entrefaites, le sieur de Desmes avec quelques forces arrive  à Montauban.

Sa réputation achemina les affaires à un beaucoup meilleur train, pour être Capitaine fi bien qualifié, que les mieux disant ne peuvent parler que trop sommairement de sa valeur et générosité. Sans marchander beaucoup , ni restituer aux effets d'une bonne volonté, il se jette dans Villemur. J'avais  quasi omis à dire, que durant toute cette guerre, Monsieur de Joyeuse a eu pour ses principaux confidents les sieurs  d'Onous et de Montberaut [11] :  l'avis desquels était l'ordinaire niveau de ses desseins. Aussi  font-ce deux Gentilshommes très vaillants, et doués de rares perfections militaires, qui toutefois auraient meilleur garbe, si elles étaient accompagnées d'une plus grande modération. Par l'avis de ces deux âmes guerrières, il range tellement l'état de son armée , qu'en l'assiette et ordonnance d'icelle, on n'eut rien su remarquer qui ne portât témoignage d'un bon sens, et grande suffisance au métier de la guerre. Sa diligence fut grande à faire les approches : non toutefois bâtantes à surmonter les empêchements, où d'heure à autre l'active clairvoyance du sieur de Defme l'embarrassait. S'étant avancé pied à pied, il commence à faire sa batterie de huit  pièces de canon et deux coulevrines. Comme il était sur le point de renforcer la batterie , Monsieur de Themines retourne à  Montauban ; ou ayant mis l'affaire sur le Bureau , il se résolut de conduire à Villemur un si bon renfort , qu'il pourrait suppléer tant à la faiblesse et  mince étoffe des murailles , qu'aux autres incommodités de la Place. Et comme en tous ses exploits, il s'est toujours montré non moins prompt 8t hardi en l'exécution, que secret et oculé en l'entreprise, le dix-neuvième de Septembre, environ les neuf heures de nuit, il s'achemine  à Villemur accompagné de six vingts Maîtres et deux cents Arquebusiers. Cette troupe semblait beaucoup plus grande pour la  qualité, que pour le nombre des personnes. Car la Cavalerie était route composée de routiers, et y pourrait-on compter cinquante hommes de commandement. Entre ceux de ma connaissance, les sieurs de la Madeleine , de bonne Côte , d'Entraigues , du Gros , de Rastignac, de Mur, les Capitaines Mostolac, de Burc[12], Calvet, Bourjade, n'y ont mieux fait connaître leur nom, que les effets de leur magnanimité. Pour le regard des gens de pied, les Capitaines Aleigre et Capboflu, y ont fait si bon devoir, que le pays leur en a beaucoup d'obligation. On met aussi les Capitaines Constans et  Subsol , au rang de ceux qui ont bien fait. Monsieur de Themines si bien accompagné, au milieu du chemin fait mettre pied à terre à fa Cavalerie, et avait donné ordre que les chevaux fussent sûrement ramenés à Montauban, il se fourre d'une grande souplesse dans Villemur, sans que l'ennemi s'en apperçut. Depuis ce temps, les plus pratiques et mieux discourant sur le fait de la milice,  présagèrent qu'un même jour mettrait fin au siège de Villemur, et à la prospérité de Monsieur de Joyeufe : et  que la fortune (qui  jusqu'à présent l'avait si doucement œilladé) ne tarderait pas à lui faire sentir les effets de sa bizarre et  journalière inconstance. Le lendemain vingtième de Septembre, elle commence à lui décocher un trait de sa défaveur ; car Monsieur de Joyeuse, ayant fait brèche par une furieuse batterie, fait donner l'assaut: auquel ceux qui s'avancèrent des premiers , rendirent par leur mort les autres qui les talonnaient, plus sages et mieux avisés à ménager leur vie. Car Monsieur de Themines , aussi brillant et fougueux au combat, que gracieux et courtois au gouvernement  politique, commanda aux quatre Trompettes qu'il avait amenés, de sonner l'alarme ; qui fut à l'ennemi un certain signal de fa retraite, sachant bien que par l'or ou l'argent, on peut acheter la peau d'une Marte Zebeline , ou d'un Loup cervier : mais qu'un nourrisson de Mars n'a point accoutumé d'apprécier autrement fa peau , qu'au sang de son ennemi. La  batterie continua encore le jour suivant , aussi furieuse que le précédent , fans toutefois faciliter aux assiégeants aucune avantageuse exécution ; ce qui alentit beaucoup leur allégresse, et  amortit si bien l'ardeur de Monsieur de Joyeuse , que ces fâcheuses occurrences mélangèrent ses discours d'une étrange bigarrure : car maintenant il se rangeait à un parti , maintenant à un autre. Cette disgrâce toutefois raccourcit plutôt ses espérances, que la faveur des Toulousains à son endroit: car ils lui envoyèrent  renfort de poudre, boulets, piques, et bon nombre de fourches de fer. Ne se contentant de cette assistance, ils firent acheminer au camp un Régiment de gens de pied, qui n'eurent plutôt pris quartier , qu'une brusque faillie des assiégés, ne fit prendre la route de l'autre monde à une partie. La qualité de ceux qui furent tués facilita, autant qu'autre chose, cette exécution :  car ce n'étaient que Friquenelles[13] et Mignons de couchette, tous neufs aux exploits de la guerre. Au même  temps, la garnison que l'ennemi avait laissée à S. Léophaire, fit pour revanche une grosse rafflade d'environ deux cents quarante bœufs, paissants aux prairies. Les affaires de Villemur étant en cet état , Monsieur de Montmorency, ne voulant perdre à crédit  une Place de son Gouvernement, et ayant avis du sieur de Reniers , que la conservation d'icelle n'était moins facile que honorable, dépêche un beau et gaillard secours sous la sage conduite de Messieurs de Lecques [14] et de Chambaut, leur commandant expressément faire lever le siège de Villemur, à quelque prix que ce fût. Leur diligence seconda si à propos son   intention, qu’ayant fait quelque bref séjour a Montauban pour se rafraîchir, ils prennent parti de choquer Monsieur de Joyeuse. Comme ils sont a Saint Léophaire (qu'ils nettoient de la garnison ennemie ) nos Consuls leur font savoir qu'ils auraient reçu avertissement de Gascogne , que Monsieur de Villars avait joint ses forces à celles de Monsieur de Joyeuse, et que par ensemble, ils se disposaient à faire quelque grand effort. Cet avertissement était faux, et donné aux-dits Consuls par un qui était mal informé de l'état de Monsieur le Marquis: étant toutefois alloué pour véritable, et  passé en ligne de compte , Messieurs de Lecques et de Chambaut jugeant le combat hasardeux, avisèrent de temporiser quelques jours, et faisant camper l'armée, se prévaloir de toutes les favorables occasions qui le présenteraient. Outre la susdite considération , ils eurent un fécond avis beaucoup plus assuré que le premier , leur faisant entendre que les fleurs d'Onous, de Saint Vensa[15], d'Apsier [16], et autres avaient amené à l'ennemi renfort d'environ douze cents hommes ; cela les fit tenir pied ferme en leur première résolution : qui donna occasion à nos Consuls de rechercher le secours de Monsieur le Maréchal de Matignon : mais il s'excusa fur l'état de la Gascogne, qui ne lui permettait de démembrer  son armée. Restait l'assistance de Monsieur de Missillac[17]  Gouverneur d'Auvergne, qui était recherchée d'autant plus soigneusement, que chacun le tient pour Capitaine si hardi, qu'il n'a jamais vu l'ennemi sans le combattre : et si heureux, qu'il ne la jamais-combattu sans l'abattre tout à fait. Le zèle qu'il porte au service de Sa Majesté , ne lui permettant pas de se faire beaucoup tirer l'oreille , il se dispose à notre secours à toute diligence. Monsieur de Joyeuse en ayant senti le vent, connut clairement que projettent la prise de Villemur , il avait pris la mire de ses desseins plus haut qu'il ne fallait : néanmoins bouffi de vaine présomption , il affuble sa crainte du masque de ses ordinaires rodomontades :  et  pour maintenir sa créance envers ses gens, qui s'ennuyaient de tremper si longuement au rivage du Tarn, il prend parti de reconnaître la contenance des nôtres, qu'il savait être à Bellegarde. Lui se présentant en bataille au dépourvu, notre Cavalerie tourna le dos et se mit en désordre, qui eut été beaucoup plus grand , sans la sage résolution de Messieurs de Lecques et de Chambaut, qui furent à propos contourner ce méchef à leur avantage. Faisant tirer quelques coups de canon , ils arrêtèrent la course de l'ennemi ; mais rien ne l'arrêta si fort que les Capitaines du Mas, Bataille, et de Rentière, qui se rendirent ce jour là admirables, à ceux même dont on admire la vertu : car conduisant leurs Soldats avec autant de hardiesse que de jugement, ils chargèrent si vivement l'ennemi, qu'il changea bientôt l'espérance de sa victoire , en un désir de se retirer. Je serais une lourde incongruité, si j'omettais de dire, qu'en un grand nombre de Gentilhommes (qui ce jour-là  firent, à l 'envi l’un de l'autre, preuve de leur vertu) les Sieurs de Pujol er de Saint Geniers[18] ont si bien fait, que celui ravalerait ait par trop leur méritoire louange , qui leur donnerait: le second  rang. Chacun donne aussi ce témoignage au Sieur de la Vernaye, d'avoir en cette rencontre acquis beaucoup d'honneur. Ce fut là que Marc Antoine fit connaître, que ni la favorable inclination, ni l'indiscrète créance des hommes, ne lui avait point acquise la réputation de brave et déterminé Capitaine, mais que le seul mérite de fa valeur l'avait gradué de ce titre honorable ; car il chargea l'ennemi de telle impétuosité, que se voyant attaqué de tous côtés, il fut contraint racheter la sureté de sa retraite, par la perte de quelques Cavaliers. Ce néanmoins Monsieur de Joyeuse , tenant bonne mine à mauvais jeu, et voulant par une galante fourbe étonner les assiégés, fait   les feux de joie en son camp. Monsieur de Themines et les siens prenant cette fanfare pour un tourdion[19]  de la vieille escrime, ne s'en firent que moquer : comme aussi ils furent bientôt éclaircis par nos autres Chefs, que c'était un épouvantail de cheneviere. Presque au même temps» Monsieur de Chambaut par une course tailla en pièces quelques soixante Lansquenets de l'ennemi. Dieu nous présentait de jour à autre nouvelle occasionna de réjouissance, qui reçut un grand accroissement par la venue de Monsieur le Vicomte de Gourdon, très brave et très vaillant Chevalier. Quand je le nomme ainsi , c'est à faute d'autres termes plus sortables au méritoire blason de sa valeur. Le Sieur de Giscart voyant le champ ouvert pour signaler  sa vertu , traça- par fon exemple le chemin à quelques autres , qui. l'accompagnèrent en la diligence qu'il fit de se joindre à notre secours. La commune réjouissance s'augmentait d'heure à autre : mais quant cette âme martiale Monsieur de Missillac, se présenta aux. portes de Montauban avec cent Maîtres et bon nombre d'Arquebusiers à cheval, il n’ y eut celui qui ne levât les mains au Ciel pour rendre grâces à Dieu. Etant arrivé, on entre en conseil pour voir ce qui était de faire : car il lui tardait de voir Monsieur de Themines, avec lequel il a une très étroite amitié, aussi font-ils entre eux si fraternisant, et semblables en bon sens et vaillance, que tout homme avisé conseillera toujours être réduit à l'impossible, s’il lui faut choisir auquel des deux il aimerait mieux ressembler. Somme , que la matière étant mise en délibération, quelques uns voulaient qu'on forçât le Clos et la Bastide : mais l'opinion du Sieur de Mauzac l’emporta, et la plupart se rangeant à son avis, on conclut à la bataille.

La chose étant ainsi arrêtée, le Dimanche on fait sortir l'armée en campagne, répartie en trois : car Monsieur de Missillac conduisait l’avant-garde ; la bataille était commandée par Monsieur de Chambaut, et l'arrière-garde par Monsieur de Lecques. On avait envoyé deux Cavaliers pour reconnaître l'état de l'ennemi ; étant de retour et avoir rapporté qu'il avait écarté sa Cavalerie et sait loger aux quartiers, on prend parti de ne laisser échapper si belle occasion d'avoir bon marché de Monsieur de Joyeuse dénué de fa principale force ; ainsi laissant  l'artillerie à Saint Léophaire, on fait avancer l'armée fous le voile obscur de la nuit. Monsieur de Joyeuse avait quelques jours auparavant fait loger au piquet fa Cavalerie ; et combien que les Sieurs d'Onous et de Monberaut  (se craignant que notre armée leur donnât quelque étrette [20]au dépourvu lui conseillassent continuer cette procédure , il n'en voulut toutefois rien faire , s'assurant d'être a point nommé averti du délogement et progrès des nôtres par une Damoiselle voisine de Montauban, Cette femme étant mieux connue en ces quartiers par sa grande pétulance, que parles traits de son visage , il ne m'a semblé besoin d'en faire autre plus particulière description ; seulement dirai-je, que quelque  diligence qu'elle employât pour avertir l'ennemi, fi ne le put-elle faire a à temps, que nos gens ne se fussent impatronisés d'un bel avantage : ce que connurent fort bien ces deux généreuses âmes Messieurs de Lecques et de Chambaut, qui ayant ci-devant surmonté infinis autres en la louange qui résulte de la prouesse et prudence militaire, firent état ce jour-là- de se surmonter eux-mêmes, et de sacrifier leurs derniers soupirs à notre mère la France. L'armée ennemie était composée de six cents Maîtres et quatre mille hommes de pied, compris quatorze cents Lansquenets, restant de plus grand nombre levé en Allemagne par l'ordonnance et mandement de l'Empereur Rodolphe, comme il se peut vérifier par les originaux des commissions dont on s'est saisi après la déroute. Il y avait en notre armée cinq cens Maîtres et. deux mille cinq cens Arquebusiers. Les choses ainsi disposées  par nos Chefs, et chacun s'étant recommandé à Dieu , on fait avancer cinq cents Arquebusiers , conduits par le Sieur de Clouzels [21], pour garder la Forêt de Villemur et pouvoir, à la faveur de celle-ci, parquer nos forces en lieux avantageux. Etant au bout de la Forêt , on eut divers avis de l'ennemi : les uns disant qu'il était au champ de bataille : les autres au contraire assurant qu'il se tenait coi : ce qui cuida  mettre nos affaires en confusion. Pour obvier à tel inconvénient: et: rassurer les courages, Monsieur de Chambaut protesta que sans entrer en plus longue disputation , il se fallait résoudre à: vaincre ou mourir ; cette belle résolution fut secondée par le Sieur de Pedoue, qui s'offrit à Monsieur de Missillac, pour saisir le champ de bataille , moyennant l'assistance de dix Soldats, ce que lui étant accordé, il exécute son entreprise avec autant d'heur que de bon sens : et  tout soudain retourne devers Monsieur de Missillac, pour l'avertir de l'avantage dont il s'était prévalu. La Damoiselle, dont nous avons parlé ci-dessus , avait (mais trop tard) donné avis a Monsieur de Joyeuse, du progrès de notre armée ; qui l'occasionna d'appeler sa Cavalerie par le signal de trois coups de canon : ce que nos Chefs furent bien approfiter à leur grand avantage, et prenant l'esteuf au bond, avancèrent la partie avec un grand effort. Monsieur de Missillac voyant l’assurée contenance de ses gens, achemine au champ de bataille son avant-garde, flanquée et favorisée de cinq cents Arquebusiers, dont nous avons parlé ci-dessus. Il n'y  fut pas plutôt parqué, qu'on fait halte, pour aviser comme on pourrait attaquer le premier retranchement que l'ennemi avait dressé le long du chemin qui tire de la Foret à Villemur. La résolution fut que les Sieurs de Clouzel et  Montoison feraient cette attaque avec leurs Régiments, Le soleil éparpillant ses beaux rayons , donnait commencement au dix-neuvième jour d'octobre, et traçant ès nues opposites l'arc en ciel , couronnât notre armée, et lui présentait comme un présage de la victoire ; ce qui enflamma si à propos les cœurs de nos Soldats, que les Chefs n'eurent besoin de les sermonner autrement, sinon en disant : marchons enfants. Ainsi disposés et gaillards ils attaquent le premier retranchement, où Monsieur de Joyeuse avait laide deux cents Soldats, qu'il fortifia incontinent d'autre quatre cents. Le courage toutefois n'étant proportionné au nombre des hommes , lesdits Sieurs du Clouzel et de Montoison se rendirent bientôt maîtres de ce premier retranchement.

L'ennemi y fut beaucoup endommagé, et notamment par la perte du Capitaine Labia , natif d'Avignon , fort respecté des siens pour sa valeur : et combien que Monsieur de Joyeuse fût réduit en grande perplexité, si est-ce , que faisant de nécessité vertu, et déployant tout le cabal de fa suffisance au métier de la guerre, il montra tant de haut courage et de bon sens, que le seul respect de la Patrie (qu'il avait par trop outragée)  m'empêche de regretter son mechef : car on ne pourrait dire en peu de paroles , de quelle diligence il envoya renforcer la garde des autres Forts. Bref j'ose dire que fi fa déterminée résolution eut été fécondée par l'obéissance de ses Soldats, il eut pu mieux couvrir le jeu, et contester plus longuement l'honneur de la victoire. Tant y a qu'étant réduit en très mauvais fermes, il donna des témoignages de valeur, qui ne peuvent être estimés petits, que par un homme de très petite capacité.  Car ceux du premier retranchement, s'étant retirés au second,  il assura ses gens de forte qu'ils firent résistance l'espace de quelque demie heure. Mais survenant le reste de notre armée (dont le progrès avait été retardé par la difficulté du chemin ) et se voyant à dos Monsieur de Themines  sorti de la Ville, ce fut à  lui de quitter la partie, et se retirer aux Condomines où était son camp et son artillerie. Cette retraite toutefois lui fut si mal assurée, que les siens se voyant poursuivis de l'armée victorieuse, s'enfuirent à l'étourdie, et se précipitèrent dans le Tarn. Le pont qu'il avait bâti étant coupé, causa la mort de presque tous ceux qui avaient quitté la terre pour se réfugier à l'eau : lui, forcenant de dépit et aboyant le Ciel : A Dieu mes canons , dit-il, ha je renie Dieu,  je cours aujourd'hui une grande fortune ; de ce pas il s'achemine au Tarn, pour se rendre comparsonnier[22] au malheur de ceux qui allaient en l'eau , pour souffrir la juste peine des maux que fous sa conduite, ils avaient fait par le feu.

Les Sieurs de la Courtete et de Bidon le tinrent quelque temps par la main ; et  faut bien dire que Dieu lui ôta le sens au besoin : car s'il eut pris parti de se rendre, il ne se fut trouvé qu'assez de Soldats, qui en sa prise enflent établi la cime de leur prospérité. Mais le Tarn par la violence de son randon [23] le ravit d'entre les mains de ceux qui le tenaient : et comme exécuteur de la justice divine, mit fin à son orgueil, sa cruauté, et ses blasphèmes[24]. Ce que je dis avec autant d'ennui, que de juste occasion : car combien qu'il fut entaché de vices fore odieux; j'ai toutefois opinion que le mal qu'il a fait en fa Patrie, n'est de beaucoup si grand, que le bien qu'il lui eut un jour pu faire, si guidé par meilleur conseil , ou ayant raffiné son jugement par une plus longue expérience, il eut ménagé les grands dons de nature que chacun remarquait en lui  avec plus de discrétion. Notre Cavalerie ayant passé le gué donna  ceux qui étaient en l'eau et poursuivit les fuyards vers Bessières, taillant en pièces tout ce qu'elle rencontra. Si elle eût tiré vers Fronton, le carnage eût été beaucoup plus grand ; le Tarn se vit lors , l'espace d'une grande arquebusade, tout plein  et jonché des têtes de ceux qui avoient eu recours à un élément  si maupiteux. Combien qu'en cette défaite, les ennemis font  état d'avoir fait perte de 3000 hommes : toutefois ne voulant coucher fi gros, je me contenterai d'assurer, que du moins ils en ont perdu deux mille, avec trois canons et les deux coulevrines qu'ils avoient prises à la Court. On lui a enlevé 21  Enseignes : pour le regard des Prisonniers , le nombre ne passe point 43.

De notre côté, nous y avons fait perte de dix hommes feulement ; dont les quatre, pour n'être assez reconnus, ont  par mégarde été tués parles nôtres. Et quant a Villemur, l'ennemi y a tiré deux mille coups de canon , sans que pour cela, ni tous ses efforts, les Assiégés aient perdu plus de dix- sept Soldats. Ce jourd'hui le corps de Monsieur de Joyeuse a été tiré de l'eau, et porté à Villemur, pour y être enterré. Voilà quelle a été l'issue de cette guerre, en laquelle, sans parler des Etrangers , nos Magistrats et Consuls ont fait tout le devoir de gens de bien, et fort affectionnés au repos public. Mais homme de Montauban, de quel grade ou qualité qu'il soit ne se peut vanter d'avoir surpassé le sieur Baille , troisième Consul , en la fidèle et active négociation de ce qui a semblé expédient, pour traverser et rompre les desseins de Monsieur de Joyeuse. Plût à Dieu que la mort d'un ennemi si félon mît aussi .bien fin à nos troubles, que ma plume la mettra maintenant au présent Discours.
Vous auriez juste occasion , Monsieur , d'en faire plus d'estime. Si m'osais-je toutefois promettre, que l'honneur de votre agréation ne lui manquera,  non plus qu'à son auteur la volonté d'être toute sa vie nommé 
Votre très humble ami et serviteur,
CL. DE LA GRANGE
,

 

*********************

DE LA LIGUE. S UR LA DEFAITE  
 Du Duc de Joyeuse.
SONNET.  P.169


JOYEUSE, Fils de Mars , et de Fortune aussi,
A qui l'heur et la guerre a été si sortable,
Que, de nom et de fait, tu étais redoutable,
Bravant, jeune et petit , ce grand Montmorency.


Eh ! d'où vient maintenant que tu laisses ainsi.
En proie aux ennemis ton Oft épouvantable ?
D'où vient qu'un Scipion, hardi, fier indomptable ,
Fuit de crainte, de peur, et d'effroi tout transi ?


Ha ' c'est un coup du Ciel, et tout tel que Maxence
Reçut en paiement de pareille arrogance :
(Blasphémateur, cruel, infâme en ses amours)


Tu as de ce Tyran imité les allures.
Aussi pour rendre égaux vos misérables jours,
Tarn et Tibre ont lavé et couvert vos ordures.
 

 



[1] Simon GOULARD (1543-1628). Il publie les mémoire de la ligue sous Henri III et Henri IV rois de France comprenant 6 volumes jusqu’à l’an 1598 se présentant comme un recueil de pièces historiques : récits édits lettres déclarations discours remontrances mandements etc…  Simon Goulard est un ardent Huguenot, évidemment un adversaire de la Ligue et, bien qu’il garde un souci d’objectivité, ses préfaces et les pamphlets qu’il insère, témoignent de ses opinions. Pasteur, il sera le successeur de Théodore de Bèze à la tête de l’Eglise de Genève.

[2] LA GRANG (Claude De), historien français, né dans la première moitié du seizième siècle On n'a aucun renseignement sur sa vie; il était protestant, et se nommait en latin Grangzus. Il a publié Plusieurs livres dont  deux  à Montauban, l’un en 1569, l’autre en 1582. Il publie aussi : Discours du siège de Villemur en Languedoc et de la défaite et mort du maréchal de Joyeuse, inséré dans les Mémoires de la Ligue. [ Sources sonnées : P. L— T. Haas frères, La France Protestante, t. VI].

Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours avec les renseignements bibliographiques – Firmin Didot publ, sous la direction de M le Dc Hoefer, Paris, 1859

[3] Ville du Languedoc, sur le Tarn, dans le diocèse de Montauban

[4] Antoine Scipion de Joyeuse, frère d’Anne de Joyeuse, qui fut tué à la bataille de Courtras, du cardinal François de Joyeuse et de Henri de Joyeuse, comte du Bouchage. C’était un jeune Seigneur, plein de bravoure, et qui joignait à cette qaulité d’autres qualités brillantes, et l’amitié des peuples. On en fait cependant ici un portrait très différent.

[5] Themines ; i.e Pons de Morière de Thémine

[6] Mauzac

[7] Saint-Maurice

[8] c’est à dire qu’il en est le gouverneur.

[9] C’est à dire pour réussir dans son dessein

[10] Ou Cambert

[11] Ils étaient l’un et l’autre principaux Conseillers du Duc de Joyeuse et ses premiers Officiers

[12] ou de Bure

[13] Friquenelles veut dire, éveillés, gens mous, et plus enclins aux femmes qu'a la hardiesse et au courage. Théodore de Bèze dans son Histoire ecclésiastique, livre 3, mais aussi Rabelais qui emploie ce mot pour fretin de jeunes andouilles… Mignons de couchette est entendu de tout le monde, il signifie la même chose que friquenelles

[14] Antoine de Pleix de Lecques, vieil officier très expérimenté

[15] St Vensa, c’est M. de Saint Vincent, gouverneur du Rouergue

[16] Apsier, le baron d’apcher

[17] De messillac de Rastignac, homme d’un courage infatigable

[18] Saint Genies , lire Pujol et Saint Genys

[19] Tourdion, mot populaire : il signifie un certain mouvement du corps qui lui fait faire plusieurs contorsions.

[20] Etrette,c’est à dire, qu’elle ne les attaquât au dépourvu

[21] Clouzels, M. de Thou dit de Clauzel

[22] C'est-à-dire, compagnon , pour partager le malheur

[23] randon, c’est à dire du cours ou courant de ses eaux. On dit que ce mot vient de l’allemand

[24] blasphèmes – le duc de Joyeuse qui se retirait en bon ordre, avec un petit nombre de gentilhommes, à Condomine, où il avait mis son artillerie, trouva qu’on avait rompu le pont de bateaux qu’il avait jeté sur le Tarn, poussa son cheval dans cette rivière, malgré tous les efforts de Courtête et de Bidonet, et s’y noya. Dans le journal de Henri IV, au mois d’octobre 1592, on rapporte un sonnet qui fut composé sur ces évènements. C’est le même ici imprimé.


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