récit des Annales de Toulouse   



récit des Annales de Toulouse¨

 

p. 469-475

Au commencement de mai [1592], Joyeuse reçut du duc de Mayenne lieutenant Général de l’Etat, le bâton de maréchal de France, que son père avait eu.

 

Peu de jours après, il remporta un avantage considérable sur ses ennemis, je l’entends des Huguenots mêlés des Royalistes. Voici le fait. De Luxo, gouverneur de Villemur [sic- il convient de lire Vielmur CT], du Parti contraire, entretenait intelligence avec les principaux de Lautrec qui devaient lui livrer la ville. Mais l’intellige,nce était fausse ; car ceux-ci n’avaient prêté l’oreille aux pratiques de Luxo, que pour le tromper, et le faire donner dans le piège. Montoison gouverneur de Labruyère,à qui de Luxo avait communiqué son dessein, voulut y avoir part.L’un et l’autre en donnèrent connaissance au duc de Montmorency, qui ne se contenta pas de les y encourager, mais leur envoya 3 compagnies de sa cavalerie  italienne, et son Régiment d’infanterie de Goudin. Outre ce secours, ils avaient engagé dans leur entreprises plusieurs Gentilhommes du Pays, tant Huguenots que politiques. DE ce nombre étaient le comte de Bioule, Tanus, Caucalières, le Vila, Villegli et quelques autres. Si bien qu’ayant assemblé 800 hommes de pied et 300 chevaux, ils se rendirent le 23, de mai à la Trape, château distant de Lautrec d’une lieue et demie et en partirent un peu avant le jour. Pour l’exécution de leur entreprise, ils eurent avis dans leur marche, que Joyeuse et les deux frères d’Ambres s’étaient mis en campagne avec des forces considérables.

 Cet avis leur fit soupçonner que de Luxo était trompé par ceux de Lautrec. En effet, ceux-ci n'avaient pas manqué d’avertir Joyeuse de ce qui se passait. De sorte que dans ce soupçon, il fut mis en délibération parmi les ennemis s’ils se retireraient. Les plus sages étaient de cet avis. Mais comme dans ces occasions, les moins hardis se piquent de ne pas reculer, de peur de s’attirer le reproche de manquer de courage, et que de Luxo leur répondait de la sûreté de l’intelligence, il passa à poursuivre l’entreprise. Montoison qui donnait les ordres, avait disposé l’exécution de telle manière, qu’un détachement de 300 fantassins devaient aborder le mur de la ville, pour en venir à l’escalade, il avait posté le reste des troupes près d’une des portes qui leur devait être ouverte ; c’était sur le point du jour. Les 300 détachés pour l’escalade ayant de Luxo à leur tête, n’eurent pas plutôt fait la descente du fossé  que de la Courtine, qui était bordée de mousquetaires, que de Luxo prenait pour être de ceux de l’intelligence, on fit un grand feu sur lui, et sur ses gens, dont plusieurs furent tués, entre autres deux sergents qu’il avait à ses côtés. Il n’en fallait pas tant pour leur faire sentir la fausseté de l’intelligence. Ceux qui purent se tirer du fossé, regagnèrent le gros, qui comme je l’ai dit, était posté devant une des portes de la ville, et tous ensemble se retirent.

Joyeuse n’était pas loin. Au bruit que fit cette grosse décharge (cétait le signal dont on était convenu) il se met aux trousses des ennemis, qui marchaient serrés et en bon ordre. Le duc ne les eut pas plutôt joints, qu’il donne de furie. Ils le reçurent avec bravoure, et la victoire balança quelque temps : mais leur cavalerie ayant plié, elle laissa l’infanterie exposée, qui fut fort mal menée. On fait état qu’il y eut 400 à 500 des ennemis tués. D ceux là les plus signalés furent : Tanus, Villegli et Sabasan. Le comte de Bioule ayant eu son cheval tué sous lui, fut fait prisonnier. Plusieurs des fuyards en portèrent la nouvelle à Castres, mais un gros de 300 ou environ s’étant jetés dans le même château de la Trape d’où ils étaient partis, le Duc courut les assiéger. Le château était assez spacieux, mais peu fortifié. Joyeuse les ayant fait sommer, ils firent réponse qu’ils ne voulaient point de quartier. On n’avait qu’à les tenir bloqués, pour les faire venir la corde au cou : mais le courage ardent du Duc ne s’accommodait pas de ce temporisement ; peut-être aussi craignait-il qu’il ne leur vint du secours, comme il arriva, bien qu’inutilement.

 

Il envoya  donc en diligence quérir du canon à Lautrec et à Albi, fait battre la place et donner l’assaut. Les ennemis se défendirent en désespérés, et repoussèrent les nôtres par 2 fois. Montagut, gentilhomme de distinction, qui commandait l’attaque, y perdit la vie. Cependant ceux de Castres ayant ramassé tout ce qu’ils purent de gens de guerre, les font marcher au secours des assiégés, sous les ordres de Saint-Rome. Le Duc afin d’arrêter leur marche, ou les combattre, fait un détachement commandé par Caravele, qui était ami intime de Saint-Rome, dans une conférence qu’ils eurent ensemble, sous la foi donnée réciproquement, fit trouver bon à Saint-Rome de se retirer. Après quoi les assiégés manquant de vivres, et hors d’espérance de secours, se rendirent au Duc, qui leur accorda la vie, à condition de demeurer prisonniers de guerre. Ils furent conduits avec Bioule à Lautrec, et de là à Toulouse. Cet avantage remporté par Joyeuse sur l’ennemi, jeta une grande consternation dans les villes et dans les esprits des royalistes, de l’aveu même de l’historien de Castres.

Au commencement de Juin, le cardinal de Joyeuse, après avoir séjourné un an à Rome, revint à Toulouse. Le duc son frère, alla 2 journées au devant de lui. Le Duc était entièrement Maître de la Campagne dans tout. Haut-Languedoc.

 

Sans que personne lui fit tête, il avait 6000 à 7000 hommes de bonnes troupes et tout lui riait. Ceux de Toulouse l’ayant prié de faire la guerre à ceux de Montauban, à qui ils en voulaient fort, il marche contre cette ville. Après s’être rendu maître de 15 ou 20, tant places que forts[1] des environs, et avoir réduit ceux de cette ville à la défense de leurs murailles, il s’alla rabattre devant Villemur, et y mit le siège. Villemur est une petite ville sur la rivière du Tarn, à 4 lieues de Toulouse, et 3 lieues de Montauban, assez forte d’assiette, avec un bon château. Il y avait une garnison de 150 hommes, sous les ordres de Reyniès (ici Ragniers), que Pons de Lauzières, marquis de Themines, sénéchal du Quercy, qui fut avec le temps maréchal de France , avait renforcé d’un pareil nombre de cuirassiers, commandés pare Mauzac et Poudens . Je dirai en passant de Reyniès, que c’était le même Reyniès que Vesins, son ennemi, sauva du massacre de la Saint Barthélemy de Paris, par une action bizarre, mais généreuse, qui est racontée au long par Mezeray.

 

Joyeuse avait à peine formé le siège, qu’il fut forcé à le lever par une conjoncture inopinée. Le duc d’Epernon marchait dans le Quercy avec une armée de 4000 hommes, pour aller en Provence prendre possession du gouvernement de cette province, qui vaquait par la mort de Bernard de la Valette, son frère. Themines ayant prié d’Espernon de l’aider d’une partie de ses troupes pour secourir Villemur, le Duc lui envoya le régiment de Bourdeilles. Mais comme ce secours était trop peu de choses pour déterminer Themines à une semblable entreprise, afin de le mettre à quelque usage, il s’en servit à faire diversion. Il prend donc ce régiment et avec tout ce qu’il put faire de gens dans Montauban, et de 2 pièces de canon, que lui prêtèrent ceux de cette ville, il marche au siège de Lacour, petite place près de Montauban. Mais à peine l’avait-il investie, que joyeuse à la tête d’un détachement d’une partie de sa cavalerie, fond sur lui, le défait, et lui enlève ses 2 pièces de canon, après quoi il retourne au siège, fit une seconde tentative auprès du duc d’Espernon, si bien qu’il le porta à marcher en personne, avec toutes ses troupes, contre Joyeuse.

 

Il était bruit en ce temps là, que d’Espernon avant de se mettre en marche, adressa à Joyeuse un de ses gentilhommes, avec créance[2], pour lui dire, qu’il n’avait pu sans faire tort à son honneur, se défendre de marcher contre lui : qu’étant son allié et son ami, il lui serait facheux de le combattre : que c’était pour cela qu’il lui conseillait, et qu’il le priait même de se retirer pour un temps de devant la place.

 

Mais Joyeuse avait le cœur trop haut, pour souffrir qu’on eut pu lui reprocher de s’être retiré sur un simple bruit. D’Espernon donc, après avoir mis quelques jours à reprendre 2 ou trois places de celles que j’ai dit que Joyeuse avait prises près de Montauban ; peut-être n’était-ce

que lui donner le temps de faire des réflexions, se met en marche pour lui faire lever le siège. Alors, Joyeuse voyant l’Ennemi venir à lui, met ses troupes en ordre de bataille, et jugeant ses forces inférieures se retire. L’ennemi donna sur l’arrière-garde, qui tournant tête, se défendit avec valeur ; ce que voyant d’Espernon, qui ne voulait point de journée, content d’avoir fait lever le siège, fait sonner la retraite , et prend sa marche vers le Bas-Languedoc, pour se rendre en Provence.

 

Tandis que d’Espernon marchait sur sa route, Joyeuse tirait vers l’albigeois. A son entrée dans ce pays-là, il se rendit maître de plusieurs petites places du Parti contraire, entre autres le château de la Guépie, qui est une  baronie sur les confins du Rouergue . Le seigneur du lieu qui était huguenot, y entretenait une garnison de 100 hommes, avec laquelle il faisait une rude guerre aux catholiques des environs. Le Duc, après l’avoir fait sommer, fait battre la place, et l’emporte du premier assaut. Toute la garnison, avec le seigneur du lieu, et 2 de ses fils, y furent passés au fil de l’épée.

 

Ces avantages n’étaient pas capables de dépiquer le Duc d’avoir été forcé de décamper de devant Villemur : il rebrousse donc, et retourne l’assiéger. Reyniès, qui, lors du premier siège commandait dans la place, en était sorti à cause de sa goute, qui l’avait mis hors d’état d’agir ; il y avait laissé Mauzac avec Chambert, et le capitaine La Chèze. Mauzac avait le premier commandement ; Deyme, à la tête de quelques volontaires, s’y était jeté dés la première nuit de ce second siège . Afin d’investir la ville de tous les côtés, le duc avait posté une partie de son armée au-deçà du Tarn, et l’autre partie au-delà ; et pour la communication des quartiers, il avait fait bâtir un pont de bateaux sur la rivière. IUl avait à chaque quartier une batterie de 5 gros canons, qui avaient été fournis au duc par ceux de Toulouse, avec les munitions nécessaires. C’était de cette ville aussi que le camp recevait les vivres. La place fut investie le 12 de septembre. Le 19 [septembre] Themines s’y jeta de nuit avec 50 maîtres, dont il avait renvoyé les chevaux, et 200 mousquetaires ; ce qui releva fort le courage aux assiégés. La batterie, qui était plantée du côté de la rivière, avait fait une brèche, que l’impatience qu’avait le duc de se rendre bientôt maître de la place lui fit sembler raisonnable, quoi qu’elle ne le fut pas, car elle était à telle hauteur, qu’on n’y pouvait monter qu’avec des échelles. Cette difficulté n’empêcha pas le duc de faire donner un assaut, qui fut repoussé vigoureusement.

 

Cependant comme le siège de Villemur était devenu un siège de réputation, tout le Parti Politique s’ébranla pour le secours de la place. Le Duc de Montmorency envoya à Chambaud, depuis peu gouverneur de Castres, 2 compagnies de chevaux, et 2 d’infanterie commandées par Lecques et par Montoison avec ordre à Chambaud de faire autant d’hommes qu’il lui serait possible, et de se rendre en diligence à Montauban avec ces troupes. Il s’ y rendit en effet au commencement d’octobre.

 

Il n’y fut pas plutôt, qu’il fut mis en délibération dans un conseil de guerre, si l’on marcherait sans plus attendre au secours de la place. Les plus ardents étaient de cet avis, mais Chambaud, homme s’expérience, et à qui l’on s’en rapportait beaucoup, fit passer à l’avis contraire, qui était de différer jusqu’à ce qu’on ait reçu le secours qui leur devait venir du Pays du Quercy ; d’autant plus que par la connaissance qu’il y avait de l’état du siège et de celiui de la place, il n’y avait nul danger à ce délai. Cependant pour donner de l’occupation aux plus vifs, et faire en même temps une espèce de diversion, il fit résoudre qu’on irait attaquer Belmontet, petite place près de Montauban. On marcha donc  cette entreprise, qui ne leur réussit pas mieux que celle di lieu de Lacour, lors du premier siège.

 

Chambaud marchait à la tête d’un bataillon d’infanterie, flanqué de 2 coulevrines. Il avait mis devant tout ce qu’il avait de cavalerie pour investir la place. Joyeuse qui en avait été averti, ayant pris une partie de sa cavalerie, et laissé l’autre dans le camp, marche en diligence vers Belmontet, et tombant sur la cavalerie de l’ennemi, la met en déroute. La tuerie ne fut pas grande, elle l’eut été davantage, si Chambaud qui n’était pas loin, voyant venir le fuyards, n’eut fait allure pour les recevoir. Joyeuse tâta le bataillon ; mais le voyant dans la contenance de se bien défendre, il se retira ; Chambaud aussi regagna Montauban.

 

De semblables exploits, où Joyeuse témoignait beaucoup de valeur et d’activité, ne lui donnaient pas peu de réputation ; mais l’essentiel était la prise de Villemur, dont le siège tirait en longueur. Depuis le commencement il ne s’y était donné qu’un assaut, qui comme j’ai dit avoir mal réussi. Je ne sais à quoi il tenait : ce n’était point à ceux de Toulouse ; car outre un régiment d’infanterie dont ils avaient secouru le duc, ils ne laissaient manquer le camp d’aucune force de munitions, soit de guerre, soit de bouche.

Deux jours après l’action de Belmontet, le cardinal de Joyeuse, et frère Ange, Capucin, auparavant marquis de Bouchage, qui auguraient mal de ce siège, vinrent au camp pour tacher de porter  leur frère à le lever ; mais ils ne purent rien gagner sur lui. Entrainé par son mauvais destin, on assure qu’il leur répondit, qu’il ne bougerait point de devant la place, dût-il y vieillir jusqu’à l’âge auquel le maréchal son père était mort ; paroles d’un sens approchant de celles que l’historien met dans la bouche du roi François 1er, lorsqu’on le pressait de lever le siège de devant Pavie. Le lendemain après que frère Ange eut dit la messe dans le camp, le cardinal et lui retournèrent à Toulouse.

 

Cependant le vicomte de Gourdon, Giscard, et Mézillac, étant arrivés à Montauban, avec leurs compagnies de gendarmes (c’était le secours qu’on y attendait de Quercy), il fut résolu de marcher au secours de Villemur. Ce fit donc le 19 d’octobre que les ennemis étant sortis de Montauban, se rendirent de nuit à St Naufaire pour arriver un peu avant le jour devant la place. Mezillac commandait l’avant garde, Chambaud la bataille, et Leques l’arrière-garde. Ils n’étaient en tout que 2600 hommes, tant de pied que de cheval.

 

Joyeuse fit une faute qui lui coûta sa perte et celle de l’armée. Comme l’hiver approchait, et que sa cavalerie était composée la plupart de volontaires qu’il voulait ménager, il leur avait souffert de se retirer du camp dans les quartiers les plus proches, avec ordre de s’y rendre en diligence au signal de 3 volées de canon. Le signal fut bien donné avant qu’on en vint aux mains, mais personne ne s’y rendit. On a peine à comprendre comment le duc ne dépêcha point ses ordres pour les y faire revenir, dés qu’il sut que l’ennemi avait mis aux champs ; car de dire qu’il n’en fut point averti, ce serait un faute moins excusable encore à un général d’armée.

 

Villemur à son orient a une forêt, dans la créance que c’était l’endroit le plus favoirable à l’ennemi pour venir à l’attaque du camp, ce fut par là aussi qu’il vint l’attaquer. De duc y avait posté les compagnies de 4 capitaines, Bralanges, Puiredon, Bistorte et Maffres, de 150 hommes chacune, sous le commandement de Pradel, sergent major. L’attaque fut vigoureuse, mais la défense le fut encore plus. Les ennemis furent repoussés par 2 fois ; si bien qu’ils se retirèrent, mais ce ne fut que pour faire une nouvelle attaque : car après s’être renforcés d’une partie de leur gendarmerie, à laquelle ils firent mettre pied à terre, et mis à leur tête 50 cuirassiers, ils vinrent attaquer de furie le retranchement qu’il y avait au-dessous, où étaient postés les Tudesques du secours d’Espagne, dont j’ai parlé plus haut. Jamais Gens de guerre n’ont fait voir plus de lâcheté que firent ceux-ci ; car l’ennemi n’était pas encore sur eux qu’ils lâchèrent  le pied, et se renversant sur ceux qui les soutenaient, mirent le désordre et la confusion dans le camp. En même temps ceux de la garnison, avec Thémines à leur tête, font une furieuse sortie.  Après avoir forcé un corps de garde qu’il y avait à la tête des lignes de la contrevallation, ils se jettent dans le camp, et se joignant à ceux du secours qui s’en étaient presque rendus maîtres, en achèvent la déroute.

 

Pendant le combat qui ne dura qu’une heure et demie, Joyeuse fit tout devoir de capitaine et de soldat ; tantôt envoyant rafraîchir les uns, tantôt encourageant les autres poar sa présence, se mêlant même parmi les ennemis. Enfin, voyant tout perdu et abandonné de tous, à la réserve de Moussoulesn et d’Onoux, ses maréchaux de camp, qui le quittèrent jamais, il allait au canon pour s’y faire tuer, il n’en eut été détourné par ces 2 officiers, qui l’entrainèrent comme par force vers le pont dont j’ai parlé, mais ils trouvèrent qu’il avait fondu sous la foule des fuyards. Gaches dit que ces gentilhommes lui offrirent la croupe de leurs chevaux pour traverse la rivière, mais qu’étant fatigué et hors d’haleine, il n’eut pas la force d’y monter. Ce fait qui suppose que le duc était à pied me semble difficile à croire, à moins qu’on ne veuille dire, que le duc avait eu son cheval tué sous lui dans le combat, et qu’entraîné par la déroute, et abandonné de tous ses gens, il ne lui fut pas donné un second. Mais ce que le même écrivain ajoute, qu’alors de duc se jeta de désespoir la tête première dans le Tarn, a tout l’air d’une fausseté, car il n’ya que lui qui l’ait dit ; ce qu’il y a de rai est, qu’ayant hazardé de traverser la rivière à la nage, soit qu’il fut  pied ou à cheval, il fut emporté par le courant et se noya.

 

Ce fut par cette disgrâce que dans la fleur de son âge mourut Scipion de Joyeuse, Grand prieur d’Auvergne, duc et pait de France, Gouverneur et lieutenant de Languedoc. Il fut un des plus accomplis Seigneurs de son temps ; bien fait de sa personne, généreux, libéral, grand homme de guerre, et d’une merveilleuse activité. Le même Gaches qui a parlé de lui avec beaucoup de malignité, n’a pas osé lui ôter ces qualités. Il lui reproche seulement une ambition excessive et une grande haine pour le roi ; il veut dire Henri IV. Mais sans compter que souvent l’ambition est moins un vice qu’une vertu dans l’âme des Grands, en quel endroit de la vie de ce duc, Gaches a-t-il trouvé des marques de cette ambition outrée ? Et quant à la haine qu’il l’accuse d’avoir eu pour le roi, il ne s’est pas aperçu que c’était un blâme qu’il pouvait donner  tous les ligueurs, qui dans la personne de ce grand Prince haïssaient  moins le roi que le religionnaire. Il faut croire que si Joyeuse avait vécu, il eut suivi l’exemple de ses 2 frères, le cardinal et le Comte de Bouchage, qui, après la conversion du roi, se montrèrent toute leur vie fort affectionnés à son service.

 

Où paaraît davantage la malignité de cet historien contre Joyeuse, c’est quand il assure qu’il ne furt regretté ni des ligueurs, ni des royalistes ; car il est constant que sa mort fut  le plus grand sujet de douleur pour les toulousains qu’ils eussent jamais eu. Et à l’égard des royalistes, il en devait du moins excepter le duc de Montmorency pour ne pas se contredire, car quelques lignes plus bas, voulant donner raison de la froideur avec laquelle ce duc reçut le courrier qui lui porta la nouvelle de la mort de Joyeuse, il dit que cela venait de ce que Montmorency, pour la plus grande estime en laquelle il avait ce jeune signeur, voulait en faire un de ses gendres, en lui donnant en mariage celle de ses filles qu’il maria depuis avec le duc d’Angoulême. Revenons au camp.

 

La victoire que les politiques remportèrent en cette journée contre ceux de la ligue fut complète. Outre la mort du général, drapeaux, bagage, canon, tout vint au pouvoir du vainqueur. On compte qu’il y eut 2000 morts ou noyés du parti vaincu. Les plus signalés furent Pradel, sergent Major, Pardaillan, et celui qui surprend davantage, Jean Douvrier, conseiller au Parlement de Toulouse [cf Annales de l’Hôtel de ville]. Cet officier qui était aimé de Joyeuse, s’était rendu au camp la veille du combat, avec 8 ou 10 de ses amis. Il fut tué, combattant près du duc. On convient que les royalistes n’y perdirent que 25 ou 30 des leurs. On eut de la peine à trouver le corps de Joyeuse, et l’on ne le distingua des autres noyés que par un diamant qu’il avait au doigt. Il fut échangé avec le capitaine Portal, qui avait été fait prisonnier à la journée de Lautrec ; et ensuite porté à Toulouse, et mis en dépôt dans la chapelle des PP. Minimes qui sont hors de la ville.

 

Il serait difficile d’exprimer la consternation où fut la ville de Toulouse à la nouvelle de la mort du duc de Joyeuse, et de l’entière défaite de l’armée. Le cardinal, son frère, en pensa mourir de douleur. Les capitouls se rendirent incontinent à l’Archevêché pour lui faire des compliments de condoléance au nom de la ville, et pour l’assurer en même tempos que quelque grande que fut cette disgrâce, elle ne serait pas capable de la séparer de l’Union.

 



[1] Dom Vic et Dom Vaissette considèrent ce chiffre excessif

[2] Lafaille met en marge sa source : Gaches

 


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