récit de Thou   



 

 

Récit de J.A. de Thou

 

 

Sur la fin de l’année, le maréchal de Matignon commandant en Guyenne, investit le fort de Villandrade que le pape Clément V, avait fait bâtir autrefois […].

 

On fit la guerre avec de plus grandes forces dans le Quercy et dans le Languedoc. Antoine Scipion de Joyeuse agissait plus pour ses propre intérêts que pour ceux de la ligue et du duc de Mayenne. Ce jeune Seigneur plein de bravoure joignait à la splendeur de sa maison, qui était très puissante dans cette Province, au souvenir d’Anne de Joyeuse son frère son frère, tué à la bataille de Coutras, et au crédit du cardinal François et de Henri comte de Bouchages ses autres frères, des qualités brillantes et l’amitié des peuples. Ayant reçu de la part du roi d’Espagne des troupes allemandes et d’autres troupes, il avait pris plusieurs villes en Languedoc et s’était saisi tout récemment de la basse-ville de Carcassonne, ayant toujours été maître de la haute-ville, où le palais épiscopal est bâti. Après avoir manqué son coup au mois de mars sur Lautrec en Albigeois, il s’empara de Trappe par force et par artifice.

 

De là, tournant vers le Quercy et ayant ravagé la campagne aux environs de Montauban et répandu au loin par le fer et la flamme la terreur de son nom, il se rendait aisément maître de Mlontbequi, Montbeton et Montbartier. Il prit ensuite à composition le Fort de la Barre, mais il ne garda pas les conditions du traité de capitulation. Après la prise de Saint-Maurice, il demeure quelque temps campé devant Mauzac, dont la garnison ayant essuyé 400 coups  de canon, se rendit enfin à composition.. Il fit toutes ces conquêtes dans le mois de juin. Enflé de ces succès, il alla mettre le siège devant Villemur place située sur le Tarn, entre Rabastens et Montauban, Reyniès défendait avec une garnison de 400 hommes cette ville, au secours de laquelle les consuls de Montauban appelèrent Pons de Lorières de Themines, qui y fit entrer cinquante cuirassiers sous la conduite du brave de Pedouë.

 

A la nouvelle de la mort de la Valette, que nous rapporterons bientôt, le duc d’Espernon son frère était sur le point de partir pour la Provence avec de bonnes troupes. Themines avait obtenu de lui  qu’il prendrait son chemin par le Quercy pour secourir Villemur.. Ce général avait avec lui 500 cuirassiers à cheval et autant d’arquebusiers ; à son approche, le duc de Joyeuse, dont le forces étaient inférieures, jugeant qu’il était à propos de céder au temlps, leva le siège et se retira. Le duc d’Espernon l’ayant appris s’en retourna en Languedoc, et laissa généreusement ses troupes à Themines, qui s’en servit pour reprendre Mausac, et se rendre maître du Fort de la Court dans le voisinage de Montauban.

 

Le duc de Joyeuse ayant été averti que les arquebusiers du duc d’Espernon marchaient ne désordre, fondit sur eux dans le temps qu’ils s’y attendaient le moins. Il en tua 400 et leur enleva 2 coulevrines. Themines arrivant lorsqu’il  poussait sa pointe, l’arrêta par son courage, reprit le canon, et le ramassa à Montauban.

 

Le duc d’Espernon frappé de cette défaite revint promptement sur ses pas avec de nouvelles troupes et ayant puni la licence de ses soldats, qui avaient eux-mêmes donné occasion à l’ennemi de les surprendre, il continua sa route vers la Provence, où il arriva enfin le mois suivant après une longue et pénible marche ? Son départ remit le duc de Joyeuse en liberté de recommencer le siège de Villemur avec plus de vigueur qu’auparavant. Il ouvrit la tranchée le 10 septembre et battit la place avec 8 grosses pièces de canon et 2 coulevrines. Reyniès gouverneur de la ville, y ayant laissé Mausac, Cambert et la Chaise, braves officiers, accourut à Montauban pour y concerter avec Themines les moyens de secourir les assiégés. Desme [NDLR  Deyme] se rendit aussi dans cette ville avec quelques troupes d’élite.

 

Themine résolut de jeter au secours dans Villemur, à quelque prix que ce fut, se mit en marche le 19 de septembre à 9 heures du soir à la tête de six vingt (NDLR = 120)cuirassiers et de 200 arquebusiers choisis , avec la Magdelaine, Bonecoste, d’Entragues, du Cros, Bassignac, de Mures, Mostolac, de Bure, Calvet, Bourjade, d’Alègre, Capbossu, Constant et Subsol. Dés qu’il fut un peu avancé, il fit mettre pied à terre à ses troupes, renvoya les chevaux à Montauban et continuant sa route dans un profond silence, il entra sans danger dans villemur avec tous ses soldats. La brèche ayant été ouverte le lendemain, le duc de Joueuse donna un assaut, qui fut soutenu avec perte du côté des assiégeants.

 

Themine fit une si belle résistance, que l’ennemi désespérant de réussir dans son entreprise songeait à l’abandonner, lorsqu’il reçut de Toulouse un régiment d’infanterie, avec des boulets, de la poudre, des piques et des fourches de fer. Ce renfort et ces munitions l’engagèrent à continuer le siège. Les assiégés taillèrent entièrement  en pièces dans une sortie d régiment, qui n’était composé que de nouvelle milices. L’ardeur des assiégeants venant à se ralentir, ils n’agirent plus qu’avec lenteur, malgré tous les efforts que faisaient Onoux et Montberault principaux conseillers de Joyeuse et ses premiers officiers, pour s’emparer de la vielle avant l’arrivée des troupes auxiliaires.

 

Pendant ce temps là, Henri de Montmorency, gouverneur de Languedoc regardant comme une chose indigne d’abandonner tant de braves gens , et Themines lui-même qui était allé s’enfermer avec les assiégés, au danger qui les menaçait, donna ordre à Antoine de Pleyx de Leques, vieil officier, à Chambaud et à Montoison, d’aller avec leurs troupes faire lever le siège, à quelque prix que ce fut. Ces officiers s’étant rendus à Montauban s’y arrêtèrent pendant quelques jours, sur le bruit qui courût que le marquis le Villars amenait de nouvelles troupes au duc de Joyeuse. Ce bruit s’étant trouvé faux, ils apprirent que Saint-Vincent gouverneur du Rouergue et le baron d’Apcher, avaient amené de Gévaudan, d’Auvergne, et du Velay 1200 arquebusiers aux ennemis. C’est pourquoi aya,nt jugé à propos d’attendre quelque temps, ils écrivirent au maréchal de Matignon de leur envoyer des renforts ; mais celui-ci s’en étant excusé, ils s’adressèrent à Messillac des Rastignac gouverneur d’Auvergne, homme d’un courage infatigable et le prièrent de marcher au secours de Themines avec ce qu’il avait de troupes.

Messillac partit à la tête de 100 cuirassiers çà cheval et de 200 arquebusiers en bon état, et se joignit à ces 3 officiers, avec lesquels il se rendit à Bellegarde où le duc de Joyeuse alla bientôt les attaquer à la tête de l’élite de sa cavalerie et de ses arquebusiers, après avoir laissé un nombre suffisant de soldats à la tranchée.

 

Il y eut en cet endroit un rude combat, où les royalistes furent d’abord forcés, mais Lecques et Chambaut étant survenus rétablirent le combat, en tournant à propos la bouche du canon contre les ennemis. Le capitaine du Mas, Bataille, Rentière, Pujols, Saint-Genys et le Vernaye se signalèrent en cette action. Les 2 armées se retirèrent sans qu’on put s’attribuer la victoire de l’un ou de l’autre côté. Le duc de Joyeuse étant retourné au siège fit allumer des feux de joie pour jeter la consternation parmi les assiégés, en leur faisant croire qu’il avait battu les royalistes. Ses soldats se réjouissaient hautement de la prétendue défaite des troupes auxiliaires ; mais Themines ne donnant point dans le piège, exhorta les assiégés à se défendre  jusqu’à l’extrémité, et les affermit dans cette généreuse résolution par son ardeur à partager le péril avec eux.

 

Le vicomte de Gourdon ? Et bientôt après Giscard étant arrivés au camp des Royalistes avec quelques troupes,, on assembla le conseil de guerre, où l’on proposa d’abord de s’emparer d’abord des Forts du Cloz et de la Bastide dans le voisinage. L’auteur de cet avis l’appuya en disant, que nos troupes s’étant faites de ces postes, la proximité de notre armée empêcherait l’ennemi de donner des assauts et l’obligerait enfin à lever le siège, lorsqu’on l’aurait longtemps fatigué, en lui faisant enlever ses convois par des partis.

Ceux qui n’ approuvaient pas cette résolution, soutenaient au contraire : qu’il était à craindre que les assiégés ne perdissent courage, qu’il arriverait du moins qu’il consumeraient inutilement tout ce qu’il y avait de vivres dans la place, tandis que l’ennemi n’en manquerait pas, étant aussi près de Toulouse, d’où il tirerait non seulement des troupes, mais encore tout ce dont il aurait besoin., qu’il était donc plus à-propos, puisqu’on était résolu de secourir la place, de tenter le sort des armes, que l’ardeur des soldats, était pour ainsi dire, un sûr garant de la victoire, que les ennemis épuisés de fatigues n’étaient pas d’ailleurs si supérieurs  en nombre, que se voyant enveloppés d’un côté par les assiégés , et de l’autre par les troupes auxiliaires, ils n’auraient d’autre partie à prendre que celui de lever le siège. Cet avis l’emporta dans le conseil, Mausac l’approuva le premier, et fût suivi de Lecques et de Gourdon, vieux officiers, qui retenus par une longue expérience, et par leur prudence naturelle, s’étaient d’abord déterminés à ne rien hasarder.

 

Dans cette résolution, l’armée ayant été rangée en bataille, Messillac eut le commandement de l’avant-garde. Cet officier avait résolu, même au péril de sa vie, d’arracher Themines son ami intime au danger où il se trouvait exposé. Chambaut menait le corps de bataille, et Lecques était à l’arrière-garde.

 

On comptait 1500 cuirassiers à cheval et environ 3000 arquebusiers dans l’armée des royalistes.

Celles du duc de Joyeuse était composée de 1500 chevaux et de 4000 hommes d’infanterie,, y compris 1500 allemands. Les coureurs qu’on avait envoyés  à la découverte ayant rapporté que le duc de Joyeuse ne soupçonnant rien du dessein de nos généraux, avait dispersé sa cavalerie sans les bourgs aux environs ; on jugea à-propos de saisir l’occasion favorable qui se présentait. C’est pourquoi l’armée ayant mis l’artillerie à Saint-Léophaire, poursuivit la route au milieu des ténèbres, avant que l’ennemi fut instruit de la marche de nos troupes.

De Clausel eut ordre le lundi 20 d’octobre d’occuper avec 500 arquebusiers le bois de Villemur, poste avantageux, afin d’avoir une retraite assurée, s’il arrivait qu’on eut du dessous. L’armée s’étant avancée plus loin parut en présence du duc de Joyeuse, qui frappé de l’arrivée imprévue de nos troupes fit tirer 3 coups de canon, signal do,nt il était convenu pour rappeler sa cavalerie. Il fallait d’abord chasser 200 hommes de la première tranchée, qui conduite derpuis le bois jusqu’à la ville fermait le chemin qui était entre deux. De Clauzel et Montoison commandés pour cette attaque tombèrent avec tant d’impétuosité  sur ces troupes déjà effrayées, que la tranchée fut bientôt nettoyée, sans beaucoup de résistance de leur part et malgré 400 hommes de troupe fraîches qu’on envoya contre les royalistes. Le capitaine Labia d’Avignon périt dans cette occasion.

 

Le duc de Joyeuse ne se démonta point à la vue du péril et quoi qu’il s’aperçut que ses soldats commençaient à plier et à désespérer de la victoire, il en devint plus ferme, et distribua promptement avec beaucoup de présence d’esprit, des soldats pour défendre les retranchements élevés aux angles de la seconde tranchée. Courant lui-même de rang en rang, il exhortait ses soldats de la voix, et par son exemple, ; mais l’armée des royalistes qui avait eu beaucoup de peine à passer des défilés, ayant paru toute entière, on donna sur la tranchée défendue par toute l’infanterie des ennemis, et on combattit avec beaucoup de chaleur en cet endroit pendant une ½ heure. L’avantage était égal des 2 côtés, lorsque Themines étant venu à faire une sortie à la tête de sa garnison, les ennemis enveloppés de toutes parts furent forcés de plier.

 

Les uns se précipitèrent dans la rivière et le reste fut taillé en pièces et dissipé. Le duc de Joyeuse qui se retirait en bon ordre avec un petit nombre de gentilhommes à Condomines où il avait mis son artillerie, trouvant qu’on avait rompu le pont de bateaux qu’il avait jetés sur le Tarn, poussa son cheval dans cette rivière, malgré tous les efforts de Courtête et de Bidonet et s’y noya.

 

Il y eut 1000 hommes de tués du côté des ligueurs, à qui on a pris 22 drapeaux, 3 canons et 2 coulevrines qui furent transportées à Montauban. Les ennemis sauvèrent avec eux à Fronton le reste de l’artillerie. Les vainqueurs poursuivirent les fuyards jusqu’à Bessières. Ce fut ainsi que le duc de Joyeuse après avoir inutilement tiré 2000 coups de canon, fut obligé de lever le siège de Villemur qui fut cause de sa mort. Il semblait que la fortune lui avait jusqu’alors été si favorable, que  pour le traiter ensuite, comme Anne de Joyeuse son frère, en le laissant périr après l’avoir comblé de ses faveurs.

 

Cette nouvelle ayant aussitôt mandé ceux qui s’étaient sauvés de la défaire de Villemur et ceux qui ne s’étaient pas trouvés  à cette affaire, Montberault, Onoux, Saint Vincent, Cornusson, Apcher, Clermont de Lodève, Louis de Voisins d’Ambres, Hauterive,, Moussolens, et de Cons, Gentils-hommes de la première noblesse, tous attachés à la maison de Joyeuse, se rendirent auprès de lui, et l’engagèrent après quelque opposition de sa part, à persuader à son frère de prendre la conduite de l’armée. Ils lui avaient représenté pour l’y déterminer, puisqu’il s’excusait de se mettre lui-même à la tête de l’armée, sous prétexte qu’il n’avait jamais porté les armes, cette raison ne subsistait point par rapport au comte du Bouchage (NDLR Henri de Joyeuse, frère ange), qui n’ignorait pas l’art militaire. Henri s’excusait à son tour, alléguant d’abord pour ses raisons que cela troublerait son repos, ensuite que sa conscience s’y opposait. On fit une assemblée de théologiens, de curés et d’Evêques, qui répondirent suivant l’ordre qu’ils en avaient, que non seulement le comte du Bouchage pouvait quitter le cloître en sûreté de conscience pour commander l’armée, mais qu’il y était même obligé, sous peine de péché mortel, dont il se rendrait coupable, s’il ne prenait en main la défense de la Religion, dans un temps où elle en avait un si grand besoin.

 

Aussitôt les principaux de la noblesse s’étant rendus en foule au couvent des capucins, l’obligèrent à venir avec eux au palais archiépiscopal où logeait le cardinal, qui confirma en sa présence la décision des théologiens ; c’est pourquoi ayant quitté l’habit de l’ordre, il parut le lendemain en habit de deuil et assista à la messe devant le peuple, qui le reçut avec de grandes acclamations de joie. On députa vers lui, pour le prier de venir au Parlement, s’y étant rendu, les magistrats l’engagèrent à partager le gouvernement avec le cardinal qui se chargea des affaires, pendant que le comte commanderait l’armée.

 

 

Histoire de J A de Thou - Pages 532-539

 


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