récit de Palma Cayet   



 

 

bataille de Villemur

 

d'après Pierre Victor Palma Cayet,  chronologie novénaire

Le 19° jour d’octobre l’armée  de M. le duc de Joyeuse fut défaite devant Villemur, et lui en se pensant sauver se noya dans le Tarn. Afin de mieux entendre comme cette défaite advint, il est de besoin de dire plusieurs choses qui se passèrent au Languedoc auparavant ce siège de Villemur.

 

Après la mort du maréchal de Joyeuse, le pus jeune de ses enfants, qui était grand prieur du Languedoc délaissa l’ordre de Malte, et fut appelé duc de Joyeuse, car ses deux frères aînés, qui étaient et sont encore vivants, étaient : M. l’illustrissime cardinal de Joyeuse et l’autre était M. du Bouchage, qui avait quitté les mondanités et s’était rendu de l’ordre des capucins, n’ayant eu de Mmer de Bouchage sa femme, qui était sœur du duc d’Epernon que Madame la duchesse de Montpensier d’à présent an 1607 que j’écris cette histoire.

 

Or le duc de Joyeuse au printemps de cette année, étant chef pour le parti de l’union dans Toulouse et aux autres villes de ce parti en Languedoc assembla une armée de 7 à 800 cuirasses et 5000 hommes de pied , avec laquelle il désira se rendre maître de la campagne.

Au commencement du mois de mai, le gouverneur de Castres ayant une entreprise sur Lautrec qu’il pensait surprendre, l’entreprise étant double, ceux qu’il y envoya, qui étaient 2 régiments de gens de pied et 200 chevaux sous la conduite du baron de Montoison, du maître de camp Gondin et du sieur de Violet, furent tous des défaits par ledit sieur de Joyeuse qui leur avait dressé une embuscade. 200  furent pris prisonniers et quelques 359 se sauvèrent au château de la Trappe ; le reste fut taillé en pièces . Pour battre le château de la Trappe le duc de Joyeuse envoya quérir du canon à Albi : les assiégés, après avoir enduré dans cette place 30 coups de canon, furent contraints de se rendre prisonniers du duc.

 

Après cet exploit le dit sieur duc alla mener ses troupes aux environs de Montauban, où furent exercées plusieurs hostilités. Ceux de Montauban, alarmés d’un tel voisin et si puissant, en avertissant tous les seigneurs, entr’autres le sieur de Thémines, sénéchal du Quercy. Mais cependant qu’ils donnent ordre à leurs affaires, ledit sieur duc de Joyeuse se rendit maître sans coup frapper de Montbéqui, Montbartier et Montbeton, puis s’achemina au fort de la Barte qu’il prit par composition après y avoir fait perte de 80 soldats. Mais plusieurs ont écrit qu’il ne fit entretenir la capitulation, et que les soldats furent tous tués  contre la foi promise.

 

La Barte prise, il attaqua et battit le château de Mauzac l’espace de quelques jours, et, après y avoir tiré 300 coups de canon, finalement le prit par composition. Le fort Saint-Maurice fut aussi rendu : tellement que, continuant la route de sa prospérité, il s’achemina à Villemur, et l’assiégea avec tout l’artifice et diligence dont il se put aviser. Cependant ceux de Montauban dépêchèrent encore d’autres messagers devers le sieur de Thémines, lequel alla supplier M. d’Epernon, qui s’acheminait en Provence avec de belles troupes, de lui donner assistance pour secourir Villemur. Ledit sieur  la lui ayant promise, Thémines envoya, sous la conduite du sieur de Pedouë 46 hommes, tant cuirasses que arquebusiers, qui arrivent de nuit dans Villemur et assurent le sieur de Reyniès, seigneur de Villemur que le secours s’assemblait.

 

La venue de M. d’Epernon donnait grande espérance aux royaux de ces quartiers là d’une prochaine bataille : toutefois, son armée n’ayant été levée par le commandant du roi que pour s’acheminer en Provence, il leuy dit ; » je me contenterai de faire lever le siège de Villemur au duc de Joyeuse, ce que j’espère faire ». Thémines ayant amassé quelques troupes vient se joindre audit sieur duc d’Epernon, lequel s’achemina droit vers Villemur. M. de Joyeuse averti de sa venue, jugeant la partie mal faite, leva son siège et se retira.

Quelques jours après M. d’Epernon s’achemina en Gascogne, laissant la meilleure partie de ses forces aux mains du sieur de Thémines. Or il y a en la plaine de Montauban une maison champêtre nommé la Court dont le sieur de Thémines se voulut rendre maître. Pour exécuter son dessein, il y conduisit ses troupes et l’artillerie ; mais M. de Joyeuse ayant advis de la mauvaise garde que faisaient les royaux, il les chargea de nuit si à propos, qu’il en tua environ 400 et en fut blessé grand nombre : plus, il se saisit de 2 coulevrines de Montauban, et prit prisonniers quelques habitants qui leur servaient de conduite. Mais sans la valeur du sieur de Thémines, qui fut comme la barrière qui garantit le reste des troupes, ceux de l’union eussent aussi bien amené le canon que les 2 coulevrines : mais il le conserva et le ramena sûrement à Montauban. Cette défaite advint le 19 juillet [date contestée par dom Vic].

Depuis que M. d’Epernon se fut acheminé en Provence, M. de Joyeuse mettant ses troupes aux garnisons, donna loisir de moissonner et faire la récolte en ce pays là. Toutesfois il y avait toujours  Villemur pour son principal dessein, et pour faciliter l’issue, il se campa devant le 10° septembre.

 

Ledit sieur de Reyniès laissant sa place au baron de Mauzac, assisté du sieur de Chambert et du capitaine La Chaize, il se retira à Montauban en intention d’assembler du secours et de faire lever le siège. Sur ces entrefaites le sieur de Desme [Deyme ailleurs NDLR] arriva à Montauban avec quelques forces, lequel alla s’enfermer dans Villemur.

 

Or M. de Joyeuse avait pour ses principaux confidents les sieurs d’Honous et de Montberaut. Par leur avis il rangea tellement l’état de son armée, qu’en l’assiette et ordonnance de celle-ci on n’eut su rien remarquer qui ne porta témoignages d’un bon sens et grande suffisance au métier de la guerre. Sa diligence fut grande à faire les approches, non toutefois  bastantes à surmonter les empêchements, où d’heure à autre l’active prévoyance des assiégés lui donnait de nouveaux embrassements.

 

S’étant avancé pied à pied, il commença à faire sa batterie de 8 pièces de canon et 2 coulevrines. Comme il était sur le point de renforcer la batterie le sieur Thémines retourna à Montauban, où, ayant mis l’affaire sur le bureau, il se résolut de conduirez à Villemur un si bon renfort qu’il pourrait suppléer, tant à la faiblesse des murailles qu’aux autres incommodités de la place.

 

Le 19 de septembre, environ les 9 heures de nuit, il s’achemina à Villemur, accompagné de six vingt (sic) maîtres et de 200 arquebusiers. Au milieu du chemin, il fit mettre pied à terre à sa cavalerie, et, ayant donné ordre que les chevaux fussent sûrement ramenés à Montauban, il se jeta dans Villemur sans que les assiégeants s’en aperçussent.

 

Le lendemain 20 septembre, M. de Joyeuse, ayant fait brèche par une furieuse batterie, fit donner l’assaut, où les siens furent soutenus et bravement repoussés par Thémines. Ce que voyant le duc de Joyeuse, il fit continuer la batterie encore le jour suivant aussi furieuse que le précédent, sans toutefois qu’elle facilitât aux assiégeants aucune avantageuse exécution.

Les Toulousains, qui désiraient que cette place fut de leur partie, lui envoyèrent renfort des poudres, boulets, picques, et bon nombre de fourches de fer, et un régiment de gens de pied, qui n’eurent pris quartier, qu’en une saillie que firent les assiégés une partie fut taillée en pièces.

 

Les affaires de Villemur étant dans cet état, M. le maréchal de Montmorency, à présent connétable, ne voulant perdre une place de son gouvernement, et ayant eu avis du sieur de Reyniès que la conservation de celle-ci n’était moins facile que honorable, dépêcha les sieurs de Chambaut et de Lecques avec de belles troupes, leur commandant expressément de faire lever le siège de Villemur à quelque prix que ce fut.. leur diligence seconda si à propos son intention, qu’ayant fait quelque bref séjour à Montauban pour se rafraîchir, ils prirent résolution de choquer M. de Joyeuse : mais comme ils furent à Saint-Léophaire d’où ils chassèrent la garnison de l’union, les consuls de Montauban leur envoyèrent dire qu’ils avaient eu avis que M. le marquis du Villars avait joint ses forces à celles de M. de Joyeuse, et que par ensemble ils se disposaient à faire quelque grand effort (cet avertissement était faux, et donné auxdits consuls par un qui était mal informé de l’état du dit sieur marquis) ; ce qui fut cause que lesdits sieurs de Chambaut et de Lecques, jugeant le combat hasardeux avisèrent de temporiser quelques jours, et, faisant camper leurs troupes, tachèrent à se prévaloir des occasions qui se présenteraient. Ils eurent encore un second avis que les sieurs d’Honous, de Saint Vensa, d’Apsier et autres, avaient amené aux assiégeants renfort d’environ 1200 hommes, ce qui était vrai et fut en qui les fit tenir fermes en leur résolution. Ceux de Montauban, à qui la perte de Villemur importait, sollicitèrent tous les gouverneurs pour le Roi aux provinces voisines. Pour M. le maréchal de Matignon, il s’excusa sur l’état de la Gascogne, qui ne lui permettait de démembrer son armée ; mais M. de Missillac (ou Rastignac, gouverneur de la Haute Auvergne, celui dont nous avons parlé ci-dessus en la journée d’Issoire) se disposa d’y amener lui-même ses troupes.

 

M. de Joyeuse en ayant eu avis, désirant avant sa venue combattre lesdits sieurs de Chambaut et de Lecques qui étaient campés à Bellegarde, les alla reconnaître avec sa cavalerie, et les surprit tellement au dépourvu à Bellegarde, que la cavalerie royale tourna le dos pour un temps, et se mit en désordre, qui eut été beaucoup plus grand sans la résolution des sieurs de Chambaut et de Lecques, qui, faisant ferme, firent tirer quelques coups de canon avec lesquels ils arrêtèrent le dit duc. Il se fit alors quelques charges, et, après que le dit duc eut connu que les royaux étaient en lieu fort, il se retira.

 

Peu de jours après le vicomte de Gourdon et le sieur de Giscart se rendirent à Montauban avec leurs compagnies. Mais aussitôt que ledit sieur Missillac y fut arrivé avec 100 maîtres et bon nombre d’arquebusiers à cheval, la matière étant mise en délibération, les royaux se résolurent à la bataille. Cette résolution prise, l’armée se mit en campagne, répartie en trois :

Le sieur de Missillac conduisait l’avant-garde, la bataille était commandée par le sieur de Chambaut, et l’arrière garde par le sieur de Lecques.

 

Sur l’avis qu’ils eurent que le duc avait écarté sa cavalerie et fait loger aux quartiers, ils prirent partie de ne laisser échapper si belle occasion, et, laissant l’artillerie à Saint-Léophaire, on fit avancer l’armée sous le voile obscur de la nuit. M. de Joyeuse avait quelques jours auparavant fait loger au picquet sa cavalerie, et, combien que les sieurs d’Honous et de Montberaut, se craignant que les royaux ne leur donassent quelque extrette au dépourvu, lui conseillassent de continuer cette procédure, il n’en voulut toutefois rien faire, s’assurant d’être à point nommé averti du délogement des royaux par une demoiselle voisine de Montauban, laquelle toutefois, pour quelque diligence qu’elle employant pour avertir ledit duc, si ne le put elle faire si à temps que les royaux ne lui fussent sur les bras.

 

Or son armée était composée de 600 maîtres, et 4000 hommes de pied, compris 1400 lansquenets. L’armée royale était de 500 maîtres et de 2500 arquebusiers. Les royaux firent avancer 500 arquebusiers conduits par le sieur de Clouzel pour garder la forêt de Villemur et pouvoir à la faveur de celle-ci parquer leurs forces en lieu avantageux. Etant au bout de la forêt, ils eurent divers avis, les uns disant que le duc était en champ de bataille, les autres au contraire assurant qu’il se tenait coy, ce qui cuyda les mettre en confusion : mais le sieur de Chambaut leur dit sans entrer en plus lonfgs propos, qu’il se fallait résoudre à vaincre ou mourir. A cette parole le sieur de Perdouë s’offrit audit sieur de Missilac de se saisir du champ de bataille moyennant l’assistance de 10 soldats, ce qu’il exécuta, et tout soudain retourna devers ledit sieur de Missillac pour l’avertir de l’avantage dont il s’était prévalu.

La demoiselle dont nous avons parlé ci-dessus avait, mais tard, donné avis à M. de Joyeuse du progrès des royaux. Aussitôt qu’il l’eut reçu, il fit appeler sa cavalerie par le signal de 3 coups de canon, ce que les royaux ayant entendu, jugèrent incontinent  de l’état de son armée, et aussitôt le sieur de Missilac s’achemina au champ de bataille avec son avant garde, flanquée et favorisée des 500 arquebusiers dont nous avons parlé ci-dessus. Il n’y fut plus tôt parqué qu’on fit halte pour aviser comme on pourrait attaquer le premier retranchement que le duc avait dressé le long du chemin qui tire de la forêt à Villemur . La résolution fut que les sieurs de Clouzel et Montoison feraient attaque avec leurs régiments.

 

Ainsi que le soleil se levait, le 19 octobre, le premier retranchement, où M. de Joyeuse avait laissé 20 soldats, fut attaqué par lesdits sieurs de Cluzel et de Montoison qui se rendirent bientôt maîtres de ce premier retranchement, et ceux qui le gardaient s’étant retirés au second, y furent promptement poursuivis. Ce fut là où il fut le plus combattu.

 

Les ennemis même du duc de Joyeuse ont écrit de lui que,  se voyant ainsi surpris sans avoir eu avis de l’acheminement des royaux, il fit de nécessité vertu, et montra de haut courage et de bon sens, usant d’une telle diligence à envoyer renforcer la garde des autres forts, que, si sa brave résolution eut été secondée des siens, l’honneur de la victoire eut été contesté plus longuement. Toutefois le second retranchement fut disputé une demie heure durant par 40 arquebusiers que ledit duc y avait envoyés, mais survenant tout d’un même temps le reste de l’armée royale, et le sieur de Thémines étant sorti de Villemur, qui donnant à dos, avait renversé déjà les premières barricades, ce fut audit sieur duc de Joyeuse à songer à se retirer aux Condomines où était son camp et son artillerie. Cette retraite toutefois se fit avec de l’hébaissement que les siens prirent de se voir si chaudement poursuivis des royaux, tellement qu’ils se mirent tous généralement à la fuite vers le Tarn pour se sauver par dessus le pont qu’ils y avaient bâti : mais les royaux ayant guigné le gué et coupé le pont, grand nombre de ceux qui pensaient traverser le Tarn s’y noyèrent.

 

Ledit sieur duc voyant tous les siens l’abandonner, et que les royaux avaient déjà gagné son camp et l’artillerie, pensant traverser le Tarn pour se sauver, accompagné de deux gentils-hommes, il fut entraîné par la violence de l’eau, et se noya, au grand regret des siens et de tous ceux de son parti.

 

La cavalerie royale, ayant passé le gué, donna sur ceux qui étaient en l’eau, et poursuivit longtemps les fuyards, et tailla en pièces tout ce qu’elle rencontra. Le Tarn se vit lors, l’espace d’une grande arquebusade, tout plein et jonché des corps de tous ceux qui avaient eu recours à cet élément. En cette défaite, outre ledit duc, ceux de l’union perdirent 2000 hommes. On avait fait auparavant fait retirer 5 pièces de canon des 8 dont on avait fait brèche, et il n’y eut que 3 de prises avec les 2 coulevrines que ledit duc avait gagnées à La Court, comme nous avons dit ci-dessus. 22 enseignes furent prises. De prisonniers, le nombre ne passa point 43. Les royaux y perdirent 10 hommes seulement.

 

Et quant à Villemur, ayant enduré 2000 coups de canon, les assiégés n’y perdirent que 17 soldats. Le corps de M. de Joyeuse, tiré de l’eau le mêm jour et porté à Villemur, et du depuis rendu aux siens pour lui faire les derniers devoirs.

 

Voilà ce qui s’est passé en la défaite et mort dudit sieur duc de Joyeuse, dont les Toulousains et la noblesse du parti de l’union en cette province furent pour un temps bien étonnés.

Ledit sieur illustrissime cardinal de Joyeuse était revenu de Rome à Toulouse sur le commencement de cet été ; ledit comte de Bouchage, que l’on nommait père Ange, y était aussi aux capucins, et la maison de Joyeuse se vit lors réduite sans y avoir aucun d’eux qui portât l’épée. La noblesse du dit parti et les toulousains prièrent le dit sieur cardinal de prendre la charge de leur conduite, ce qu’il ne voulut jamais accepter. Le sieur du Bouchage, étant capucin, en fit le même refus, mais après plusieurs conseils tenus sur ce sujet, par dispense du pape et par le  congé de son général, il quitté l’habit de capucin, et fut déclaré gouverneur pour l’union ay pays du Languedoc. 

 


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