récit d'Ariat   



récit d'Ariat

 

Récit servant

aux mémoires de Sully

 

Page 180 -  lettre à Sully rappelant la lettre d’Ariat de Montauban

 

Ce récit n'est ordinairement jamais mentionné. Il fut adressé à Sully qui en reprit les principales lignes dans ses mémoires.

Il s'agit pourtant d'un des rares récits provenant d'un acteur de ces évènements. Ariat a suivi Thémines dans la place de Villemur pour assurer sa défense contre l'offensive de Joyeuse. Ariat est un protestant montalbanais. Il note aussi des informations du camp catholique qu'il tient d'un de ses amis. Nous n'en savons pas plus, de même au sujet de la date de ce récit. CT

 

 Le premier de ces discours étant une lettre à vous [Sully] adressée, qui vous en indique une autre, le tout tel qu'il s'ensuit :

 

 « Monseigneur, encor que nos desseins en recueillant ces Mémoires du cours de votre vie, durant quelques années, ayant  toujours été de n'y parler que des particulières actions du Roy et des choses auxquelles vous aurez eu quelque part, soit en faits militaires, soit en conseils, desseins, entremises, discours, entretiens, ambassades , traités , voyages et négociations ou esquelles vos intérêts sont mêlés et les causes de votre fortune spécifiées, ou ce que vous avez vu et su particulièrement des faits et gestes mémorables de notre grand Roy et de ses hauts et généreux projets, ainsi que nous l'avons dit en tant d'autres lieux de ces recueils abrégés, tirés des grands Mémoires de votre vie, que ceux qui les liront ne les sauraient oublier, néanmoins ayant trouvé entre plusieurs de vos vieils papiers une lettre qui vous était écrite par un nommé le sieur d'Ariat de Montauban, faisant mention de diverses factions de guerre qui s’étaient passées en Languedoc à cause du siège de Villemur, en la plupart desquelles il disait s'être trouvé,  j'ai estimé que tant de diversités qui s'y verront , desquelles se peuvent tirer de bonnes instructions et prendre de grandes connaissances de la variété des accidents du monde, et disposition des esprits des hommes, méritaient bien d'insérer cette lettre en ces présents Mémoires, laquelle était telle que s'ensuit :

 

[180] « Monseigneur encor que je sache bien que l'on ait envoyé au Roy le discours des faits d'armes et autres actions qui se sont passées en Languedoc, à cause du siège de Villemur et que je ne doute point que vous ne les ayez vus, néanmoins, me semblant y avoir eu plusieurs particularités omises qui sont de ma science, j'ay pris la hardiesse de vous écrire la présente lettre, par laquelle vous saurez que le 15 de juin M. de Joyeuse ayant rassemblé aux environs de Toulouse une armée de cinq ou six mille hommes de pied et de huit ou neuf cens chevaux, il s'avança vers les quartiers de notre ville de Montauban le vingtième dudit mois de juin, ce qui nous mit en de grandes alarmes, lesquelles augmentèrent grandement lorsque plusieurs des punies de la campagne se venant réfugier à Montauban, nous donnèrent connaissance des ravages, saccages, bruslemens , violemens et meurtres exécrables que commettaient impunément tous ceux de cette armée, et plus encor qu'il eut pris par force tous les châteaux, villotes et lieux fortifiez, dont je vous en nommerai quelques uns, pour ce que je sais bien que vous Ies connaissez , à savoir : Montbequin , Monthartier, Montbeton , la Barte, Maussac , Saint-Leophaire , Saint Maurice et autres ; tous lesquels heureux succès le firent résoudre d'aller assiéger Villemur, que je vous avais ouï dire plusieurs fois ne valoir rien si l'on l'attaquait par les lieux que les ignorants en fortifications estimaient le plus fort, qui était le côté du château ; mais, de bonne fortune pour nous, il s'opiniâtra du côté de la ville à cause de la rivière et de la grande quantité de blés, vins et autres vivres qu'il savait  y avoir dedans, desquels il faisait  état de se servir utilement pour de plus grands desseins; car l'esprit et le courage de ce seigneur était capable d'entreprendre choses grandes, bonnes et mauvaises, ce qui fit aussi résoudre nos magistrats et consuls (à quoi les continuelles sollicitations de plusieurs de mes parents et de moi ne furent pas inutiles) d'envoyer vers M. de Themines pour le prier de nous assister, lequel ne manqua pas de se rendre aussitôt à Montauban et de témoigner qu'il aimait notre communalité, mais plus encor le bien du service du Roy, donnant aussitôt avis à M. d'Espernon de ce qui se passait , le priant de le vouloir assister de plusieurs troupes siennes qui battaient la compagne, lesquelles, pour être sans emploi utile , ne faisaient que détruire les peuples, et lesquelles l'on disait qu'il avait levées pour faire passer en Provence , avec intention de s'en conserver le gouvernement, (nonobstant, ce disait- on, que le Roy eut autre volonté) chose qu'il ne lui put refuser, au moins en apparence, à
couse que c'était sur le chemin qu'elles devaient tenir, et en les attendant M. de Thémines jeta quelques gens de cheval et de pied dans Villemur lequel ils trouvèrent tellement investi, qu'ils furent contraints de renvoyer leurs chevaux et d'y  entrer à pied : à l'arrivée des troupes de M. d'Espernon, elles firent bien la mine de nous vouloir secourir puissamment, ne criant que bataille, bataille pour les premiers jours; mais ils changèrent bientôt de langage lors que l'on leur proposa d'en venir affectivement aux mains, car ils faisaient naître incessamment difficultés sur difficultés; et enfin quelques uns qui ne les approuvaient pas nous découvrirent qu'ils avaient charge expresse de passer outre sans rien hasarder, mais que si en faisant bonne mine ils pou- voient donner quelque empêchement au siège , ils croyaient bien que l'on n'y manquerait pas ; ce qui fut accepté, ne pouvant rien obtenir davantage , chose qui néanmoins nuisit plus à Villemur qu'elle ne lui servit, d’autant en premier lieu, lors que les forces furent jointes ensemble, elles apprirent aux nôtres à vivre en picorant et à se garder nonchalamment : tellement que nonobstant qu'à cette occasion M. de Joyeuse eut un peu éloigné ses troupes et les eut logées serré, si est-ce que lui se doutant bien, soit qu'il en eut eu avis ou non, que ces troupes de M. d'Espernon passeraient bientôt outre, il ne s'éloigna jamais tant qu'il ne put facilement apprendre tout ce qui se passerait parmi nous.

 

 De sorte qu'ayant été averti par ses espions, dont il avait quantité parmi nous que les troupes de M. d'Espernon étant fort mal disciplinées, vivaient désordonnément et faisaient mauvaise garde, voire avaient été imitées par les nôtres, il se résolût de leur donner une estrette à toutes les deux, comme elles se trouvèrent attaquées une nuit si puissamment qu'elles furent mises en fuite, et y eut eu une déroute entière, si M. de Thémines, avec ce qu'il s'était réservé de forces, ne fut accouru à leur secours, et encor n'y peut-il donner si bon ordre qu'il n'y demeurât sept ou huit cens hommes du bagage et de l'artillerie ; laquelle disgrâce nous mit en altercations les uns contre les autres , et fut cause que les troupes de M. d'Espernon se retirèrent d'avec nous , et prenant des chemins es- cartez et plus éloignés des hasards et des ennemis, reprirent le chemin de Provence suivant le commandement qu'ils en reçurent, et qui fut cause que M. de Joyeuse reprit son siège de Villemur plus obstinément et plus puissamment qu'auparavant , tellement que M. de Thémines ne se voyant nul moyen en main pour le faire lever par ses seules forces , il se résolût d'en envoyer chercher d'autres, et cependant d'employer sa personne et sa vie pour défendre la place tant qu'il pourrait ; et de fait il entra dans Ville-mur peu de jours après, avec cent ou six vingts bons chevaux et deux cens cinquante harquebusiers, et en fit sortir M. de Regniers , qui en étant seigneur par engagement, était si incommodé de ses membres qu'il n'y pouvait pas beaucoup servir, et l'envoya solliciter de tous côtes pour avoir secours ; et moi m'étant rangé près la personne de M. de Thémines avec de mes parents et amis, nous y fîmes tous, et sur tout les gens de qualité , des merveilles, tant à bien attaquer qu'à bien défendre, entre lesquels je vous nommerai, pour ce que vous les connaissez, messieurs de Mausac, établi gouverneur de la ville pour l'absence de M. de Regniers, de Desme, de Chambret, de la Magdeleine, de Bonne-coste, d'Entreigues, de la Chaise, de Ducros, de Bassignac, de Murs, de Mostolak, de Bure, de Calvet, de Bourjade, d'Aleigre, de Cap-bossu, de Constans et de Subsol.

 

M. de Joyeuse, averti de ce renfort dans la place, voulut aussi renforcer son armée; en quoi ceux de Toulouse l'assistèrent puissamment, et plusieurs de la noblesse du pays aussi : mais le principal secours qu'il reçut, s'il en eut su bien user, fut les bons conseils que lui vinrent donner messieurs d'Onous et de Montberault, car ils étaient sages et bous hommes de guerre, nonobstant toutes lesquelles assistances nous ne laissions guère nos assiégeants en repos, ayant fait une sortie bien à propos par le moyen de laquelle nous lui taillâmes en pièces grande partie d'un régiment de douze cens hommes que ceux de Toulouse soudoyaient et lui avaient envoyé quasi tout composé des enfants de la ville (dans lequel attaquement je ne m'épargnais pas) et m'en revins néanmoins sans antre mal que de deux petites blessures.


Pendant ces attaques et défenses, M. de Regniers  sollicita encor M. d'Espernon et tout de nouveau M. de Matignon de nous vouloir secourir ; mais ni de l'un ni de l'autre il ne reçut que des excuses et des remises qui nous laissaient bien peu d'espérances d'en recevoir du secours, ce qui fit prendre la hardiesse à M. de Thémines d'en écrire au Roy même par courrier express, lequel le connaissant et l'aimant comme vous savez qu'il fait et notre ville aussi, ne manqua pas d'y donner ordre, lui renvoyant aussitôt  son courrier avec lettres à M. de Montmorency et à M. d'Espernon, leur commandant expressément d'y pourvoir jusque à y employer leurs propres personnes si besoin était, en quoi le dernier ne montra pas grande affection , et témoigna bien qu'il avait d'autres desseins ; mais le premier n'y manqua pas, car il nous envoya aussitôt de fort bonnes troupes, toutes huguenotes, commandées par messieurs de Leques et de Chambault, leur ordonnant expressément de ne revenir point que le siège ne fut levé , de quoi ils essayèrent plusieurs fois de prendre l'occasion ; mais ils trouvèrent toujours M. de Joyeuse si bien logé et retranché, lui si fort et eux si faibles , qu'ils estimèrent ne le devoir plus tenter qu'ils n'eussent encor de nouvelles troupes, pour lesquelles essayer de recouvrer ils écrivirent tous à M. de Messillac, lieutenant du Roy en Auvergne, et à M. le vicomte de Gourdon, homme à la vérité de mauvaise taille, mais de grande affection, de bon cœur et de grande créance, lesquels sans user d'excuses ni remises, comme messieurs d'Espernon et de Matignon, témoignèrent qu'ils étaient vrais serviteurs du Roy, tellement qu'ayant rassemblé promptement ce qu'ils purent de leurs amis, ils se rendirent à Montauban avec deux cens quatre-vingts bons chevaux et huit cens harquebusiers à cheval, lesquels joints avec les troupes de messieurs de Leques et de Chambaut, ils s'assemblèrent aussitôt pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, et fut résolu de se loger plus prés de l'armée assiégeante qu'ils n'étaient auparavant.

 

Mais étant arrivé dés le lendemain de celte conclusion, que M. de Joyeuse (lequel en tout ce siège a témoigné une grande hardiesse, vigilance, soin et diligence) avec son armée vint à l'improviste se présenter devant eux en ordre de bataille, grandement bien disposée pour combattre, la plupart des nôtres témoignèrent quelque espèce d'étonnement disposé à la retraite, ou pour le moins à s'éloigner ; et par cette action venant à reconnaître qu'ils avaient affaire à un ennemi plus fort qu'eux (car il avait bien cinq à six mille hommes de pied et huit ou neuf cens chevaux, et eux ne pouvaient avoir plus de sept cens chevaux, et trois mil sept cens harquebusiers), et qui était grandement entreprenant, voire plutôt téméraire que hardi, ils jugèrent bien qu'ils n'en auraient pas si bon marché qu'ils avaient estimé, laquelle défiance leur devint fort profitable,  car elle les rendit plus soigneux de se loger avantageusement, de faire venir de l'artillerie de Montauban, des munitions et quantité de vivres dans leurs loge- mens, de s'y mieux resserrer, avoir plus de soin de leurs gardes , afin que l'on ne put user de surprise sur leurs troupes, comme il avait été fait sur celles de M. d'Espernon et les nôtres lors de leur jonction , et de ne bazarder point de bataille ni d'attaquement général que sur une opportunité fort avantageuse, laquelle se présenta plutôt qu'ils n'eussent osé espérer par une telle occasion. « M. de Joyeuse, croyant avoir reconnu par sa présentation en bataille que les ennemis auxquels il avait affaire le craignaient , et ne seraient pas gens pour beaucoup hazarder, il commença, en les méprisant, à mépriser les conseils que lui avaient toujours donnés messieurs d'Onous et  de Montberault , de loger tonte sa cavalerie dans son camp retranché comme au piquet, depuis la jonction de nos troupes, comme elles s'y accommodèrent quelques quinze jours ; mais enfin ce qu'il y avait de noblesse la moins accoutumée aux fatigues et incommodités des gardes et logements si serrés, persuadèrent si bien les autres que tous ensemble, d'un commun accord, ils vinrent prier M. de Joyeuse de leur permettre de s'aller rafraîchir pour cinq ou six jours seulement, dans quatre ou cinq villottes et bons villages qui étaient du long du haut de la rivière du ?a?n, afin que s'il avait besoin d'eux plutôt, il les put plus promptement mander et mieux avertir, en tirant seulement trois coups de canon, lesquels il leur serait facile d'entendre, et se trouveraient aussitôt prêts à partir.

 

Cette permission fut longtemps disputée, comme m'a conté un de mes amis de leur parti, auquel étant mon parent je sauvais la vie, duquel j'ai aussi appris la plupart des particularités que je vous écris touchant leurs déconvenues : mais enfin contre les avis desdits sieurs dOnous et de Montberault, il fut permis à cette cavalerie, qui était des meilleures, de s'aller loger où ils avoient demandé, ce qu'ils firent bien soudainement, et s'en repentirent tout à loisir : d'autant que M. de Messillac, qui est un cavalier fort actif, brave et vigilant, et qui avait
toujours quelque espion dans leur armée, ayant eu aussitôt avis par un d'iceux du délogement de cette cavalerie, assembla en même temps tous les autres principaux chefs de leurs troupes et leur dit : «Messieurs, j'ay ouï parler d'un vieil proverbe qui dit qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud ; or ne sais-je si celui que portent nos ennemis est chaud ou froid, mais je sais bien qu'il est temps d'essayer à le bien battre, car nous n'en aurons peut-être jamais si belle opportunité » ; et là dessus, leur particularisa ce que ses espions lui avaient appris de cette cavalerie délogée du camp et louée an loin ; sur quoi tous les autres chefs, qui avoient aussi très bonne volonté, conclurent à ne laisser pas perdre une occasion de se délivrer des fatigues, leurs amis assiégés de peines, acquérir de l'honneur et servir le Roy ; tellement que sans grande dispute M. de Chambault ayant dit tout haut : « Or sus, sus, messieurs, il est du tout nécessaire de ne laisser pas perdre cette opportunité de bien servir le Roy, nos amis, et d'acquérir de l'honneur ; et partant ne faut-il pas parler que de vaincre ou de mourir :  et sur telles conclusions, s'étant résolus à leur ordre d'attaquement, ils l'entreprirent par quatre endroits déjà auparavant reconnus par messieurs de Pedoüe, Montoison et Clouzels, que bien connaissez; lesquels, d'un commun accord avec les autres chefs, estimèrent à propos de réserver un régiment de huit cens hommes de pied, et de trois cens chevaux , pour se tenir toujours en bataille à la vue des retranchements des ennemis, et d'employer le surplus à les attaquer puissamment, mettant avec les gens de pied, séparés en quatre troupes, cinquante hommes d'armes, pied à terre avec chacun une hallebarde au poing , l'épée au côté et deux pistolets à la ceinture, pour se mettre à la tête de leurs gens de pied et y faire le plus grand effort, si tôt que quatre cens hommes de pied, que l'on avait ordonnés d'attaquer les premiers retranchements, leur auraient fait décharger toutes leurs harquebuses par leurs premières salves de l'abord.

 

Or ne purent tous ces ordres, rumeurs et mouvements d'iceux être tenus si secrets que M. de Joyeuse n'en découvrît quelque chose ; car il avait force espions parmi nous, et ne fut au repentir d'avoir méprisé l'avis des vieux capitaines, et sur tous ceux de messieurs d'Onous et de Montberault ; et afin d'y apporter quelque espèce de remède, il envoya quatre cents hommes pour renforcer les deux cens établis à garder son premier retranchement, à cause qu'il n'était pas encor du tout achevé, et fit tirer les trois coups de canon donnés pour signal à sa cavalerie de monter à cheval. Mais tout cela fut exécuté si tumultuairement (sic) et si peu diligemment par les douillets et paresseux, et ceux qui aimaient mieux le lit que le combat, et la bouteille et le jambon que l'épée et le pistolet , qu'il ne fut pas suffisant de le garantir de péril et de ruine; d'autant que les sieurs de Pedoue , de Clouzels et Montoison, et de la Barte, qui menaient les quatre cens premiers harquebusiers et piquiers , parurent si matin (le soleil n'étant pas encor du tout levé) et firent leur attaquement avec telle promptitude et impétuosité , qu'ils firent voir toutes les premières charges des harquebuses et pièces préparées pour la défense de ce premier retranchement ;  et furent suivis de si près et avec telle résolution, qu'avant qu'ils eussent eu loisir de recharger, nos troupes en demie heure, furent montées sur les escarpes des fossés, desquels ayant fait leurs escopeteries et descendu de furie dans le bas du retranchement, ils étonnèrent tellement ceux de la défense d'iceluy, qu'après en avoir été tué quatre-vingts ou cent des premiers défenseurs, le reste tourna le dos et s'enfuit vers le second retranchement ; mais ce fut avec tel désordre et confusion, qu'ils y apportèrent plus d'embarras que de secours, aussi qu'étant suivis plus diligemment et furieusement par nos gens victorieux qu'ils ne s'étaient imaginé, ils ne surent quasi à quoi se résoudre : de sorte que ce second retranchement, qui, à la vérité, était assez bon pour le défendre, fut aussitôt  gagné que l'autre, et lors eux tous ayant tous pris l'épouvante, ce fut à sauve qui peut, et dire : Maudit soit le dernier ! Sur lequel désarroi survenant leur cavalerie, tant s'en faut qu'elle leur fit prendre courage, arrêtât leur fuite et les fit résoudre au combat, qu'eux mêmes, voyant marcher ce bataillon de huit cens hommes de pied , et leur escadron de trois cens chevaux qui avoient été réservés , ils se jetèrent, comme tous étonnés, parmi leurs gens de pied, mais sans aucune absolue résolution pour ce qu'ils devraient faire, encor que ce fussent de belles et fortes troupes, d'autant que la fuite des autres leur donnait déjà tant d'épouvante  que M. de Themines, sortant de la ville avec tout ce que nous étions de gens de guerre avec lui, cavalerie et infanterie , et les chargeant furieusement ,
les mit en tel effroi que, survenant de tous côtés tout le reste de l'armée à la charge, tout courage et advis se trouvèrent évanouis, et nul des ennemis ne songea plus à se défendre, mais, en se mettant en route absolue, à chercher le moyen de se pouvoir garantir du feu et du fer par le moyen de l'eau ; et lors se jetèrent ils si grand nombre de gens sur un pont de cordes et de planches que M. de Joyeuse avait fait accommoder sur le ?a?n, qu'il se rompit et enfondra dans la rivière , avec tout ce qui était dessus, entre lesquels était mondit sieur de Joyeuse : ceux qui suivaient à la file en s'enfuyant survenaient si éperdus, que, sans penser à la rupture du pont, ils se jetaient eux et leurs chevaux à corps perdu dans le fleuve, comme si c'eut été un pont, ce que nous, étant las de tuer et frapper, regardions par admiration, disant que ce qui paraissait ressemblait  à la submersion de Pharaon. Nous n'avons pu savoir au vrai le nombre des morts , à cause des diverses sortes d'icelles, mais les bruits courent que les ennemis disent y avoir perdu plus de trois mil de l'infanterie , et bien quatre cens de la cavalerie. Nous y avons aussi gagné cinq pièces d'artillerie et vingt-deux enseignes ou cornettes, et ne s'y est pas perdu trente hommes de nôtre part. Toutes lesquelles choses et particularités d'icelles j'ay vu en partie, ayant appris les autres par le discours que j'en ai ouï tenir à nos principaux chefs, lorsque M. de Thémines leur donna à souper au retour de la poursuite et déconfiture des ennemis et de l'un d'iceux que j'avais pris et puis laissé aller sans rançon ; vous suppliant d'excuser la prolixité de cette lettre, et me tenir, monseigneur, etc. »

 

 

Nouvelle collection des mémoires pour servir à l'histoire de France depuis le XII° jusqu’à la fin du XVIII° par MM Michaud et Poujoulat, tome 2, Chapitre 58

Nouvelle collection des mémoires pour servir à l'histoire de France

Mémoires adressées à Mgr le duc de Sully (par ses collaborateurs)

chapitre 58. Page 180 à 184 [1594] Affaires de Languedoc.    

 

 

 


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