Les 3 frères Lespinasse de Saune s.j.   



 

 

Les 3 frères jésuites

 Lespinasse de Saune

 

               Mgr Henri Lespinasse de Saune

                                                                

Mgr Henri Lespinasse de Saune

Evêque titulaire de Rhizonte

Vicaire Apostolique de Tananarive

1850-1929

 

Né le 2 juillet 1850 à Toulouse

         

            

Vicaire Apostolique Coadjuteur  de Madagascar septentrionale le 22 novembre 1899[1]

Nommé évêque titulaire  de Risinium (Rhizonte) le 22 novembre 1899

Ordonné Evêque  le 18 février 1900 : évêque consécrateur : Mgr Jean-Marie Barthe s.j.

(né à Lézignan –Aude, évêque de Trichinopoly en Inde) et Charles Lavigne s.j., né à Marvejols, évêque de Trincomalee (Sri Lanka) ; Hugues-Madelaine Bottero, MEP.ordonné en 1899, évêque de Kumbakonam (Inde)

Vicaire Apostolique   de Madagascar septentrionale le 30 Août 1911

Vicaire Apostolique de Tananarive - Madagascar, 10 mars 1913 (réorganisation)

 

Se retire le 7 mars 1927, évêque émérite

 

Meurt le 7 août 1929 (29 ans ½ d’épiscopat)

 

 *  *  *

 

Semaine Catholique de Toulouse

1929, p.800

Monseigneur Lespinasse de Saune

Ancien Vicaire Apostolique de Tananarive[2]

 

Un câblogramme nous apprend que Mgr de Saune est mort à Tananarive, le 7 Août emporté par la fièvre .

 

C’était un toulousain. Baptisé à la Dalbade, élève du vieux collège Sainte-Marie, lieutenant au 23° d’artillerie, professeur au Caousou, il vécut dans notre ville plus que nulle part ailleurs.. Nous devons saluer la mémoire de ce brillant fils de Toulouse.

Henri de Saune appartenait à cette génération de polytechniciens dont la guerre de 1870 interrompit brusquement les études .Il était de la promotion de Joffre. Mais lui, laissa l’armée en 1876, pour entrer dans la compagnie de Jésus. Il enseignait la physique et la chimie aux futurs polytechniciens du Caousou, lorsque les décrets Ferry lui firent des loisirs. Il en profita pour conquérir le grade de licencié ès sciences : ce fut un jeu pour un ancien élève de l’Ecole polytechnique. Après quoi, il alla demander à l’Espagne la liberté que son pays lui refusait.

De retour en France, il gouverna le collège Tivoli[3], celui de Montpellier. Un beau jour, le P. de Scorraille lui donna rendez-vous à la gare de Béziers : ce fut pour lui apprendre entre deux trains, sa destinée malgache, lui remettre ses bulles[4]. Scène peu banale .Lettres de service des plus inattendues. Le P. Henri de Saune les accepta avec la simplicité d’un militaire que rien n’étonne. De 1901 à 1929, son âme appartint tout entière à la mission de Tananarive.

 

Dans cette capitale de la grande île africaine, en face de gouverneurs civils qui passent, il représenta l’Eglise qui demeure et qui possède le secret de la vraie civilisation . Pendant trente années, il fut l’infatigable missionnaire du Christ, et par là même de la France éternelle. De toutes ses forces, il a aidé à  porter toujours plus loin la poussée initiale des premiers jésuites venus là en 1861, hommes héroïques sans lesquels Madagascar ne serait jamais devenue une terre française .

 

Le prélat avait une écriture nette, régulière, ferme, paisible, véritable image de son âme. De la discipline scientifique il avait gardé l’habitude de la précision, le souci du détail. Supérieur pendant la plus grande partie de sa vie religieuse, il n’eut jamais le goût du commandement … Son regard voilé, le port de sa tête, sa contenance trahissaient la modestie de son cœur. Laissé à lui-même, il eût pris le dernier rôle …Dans sa maison épiscopale de Tananarive, que d’heurs il passa avec des enfants .

 

En 1927, la diminution de ses forces l’amena à demander un successeur. Mgr Fourcadier hérita de sa charge. L’évêque missionnaire aurait pu revenir en France, revoir Toulouse et le Caousou qui lui fut toujours si cher .Il disait plaisamment que ses os d’octogénaire ne valaient le voyage. Il préféra finir ses jours auprès de sa cathédrale, au milieu de ses Malgaches. De là il est parti pour le pays où on ne meurt plus .

 

Noble vie, toute de discipline exacte, de devoir généreusement rempli, de dévouement à toute épreuve, et qui demeure un exemple.

P.D.

Nous nous unissons au bel hommage rendu à Mgr de Saune le savant rédacteur des Etudes qui a écrit cet article .Nous étions justement fiers de ce « brillant fils de Toulouse »  qui recevait dans notre ville l’accueil le plus empressé quand, au cours de ses trop rares visites, il venait présider des cérémonies religieuses ou recommander ses missions de Madagascar.

 

La compagnie de Jésus, durement éprouvée par cette mort, le R.P. de Saune[5] que ce deuil a douloureusement surpris trouveront la meilleure consolation que  leur laisse cet homme de Dieu dont la vie fut uniquement et magnifiquement consacrée au bien des âmes.

 

Nos lecteurs aimeront à trouver ici encore quelques détails sur l’apostolat de Mgr de Saune. Nous les empruntons à la Croix de Paris du 13 Août.

 

L’action de Mgr de Saune à Madagascar durant vingt-sept ans d’épiscopat a été féconde. Il a su diriger, encourager et soutenir les ouvriers, il a appelé de nouveaux et précieux collaborateurs, avec les Pères Prémontrés et le Pères Trinitaires, a développé grandement le séminaire indigène et conféré l’ordination sacerdotale aux neuf premiers prêtres séculiers malgaches (février 1925). Son nom et sa personne étaient unanimement respectés et vénérés à Madagascar comme en France, il y comptait des amis, des admirateurs dévoués que la nouvelle de sa mort surprendra douloureusement et qui le pleureront  comme on pleure un père. On comprendra cette peine en lisant ce qu’écrivait de lui un de ses anciens élèves : « Une grande intelligence au service au service d’une grande bonté, l’esprit le plus rigoureusement scientifique en parfait accord avec la foi la plus ardente et la plus active, la plus ferme des volontés unie à la plus exquise des condescendances ; le plus charitable des hommes non moins que le plus ferme des administrateurs : tel nous avons connu le R.P. de Saune ».

 

Mgr de Saune a travaillé en bon ouvrier du Christ, en bon serviteur de son pays, et il meurt dans l’effacement que souhaitait sa modestie. Il n’avait même pas le ruban de la légion d’honneur. Sa vie consacrée à faire le bien et à élever le niveau moral d’un peuple, eût, peut-être, mérité cette distinction .

 

Mais Mgr Henri Lespinasse de Saune cherchait plus haut sa récompense : auprès du maître si bien servi, il vient de la trouver.

 

                                                                                 *  *  *

 UN GRAND DEUIL

 

POUR LES MISSIONS DE TANANARIVE

 

Sa Grandeur Monseigneur

HENRI LESPINASSE DE SAUNE

 

1850-1929 [6]

 

Le 7 août 1929, un mercredi, à 8 heures, les cloches de toutes les églises de Tananarive se mirent à tinter ensemble leur glas le plus douloureux. Elles pleuraient Mgr Henri de Saune, dont l'âme venait de quitter cette terre à 7 heures 3o, après une maladie d'un mois et demi ; le prélat était dans la 8o° année d'âge, 3o° d'épiscopat, 50° de vie religieuse.

 

Henri Lespinasse de Saune naquit à Toulouse le 7 juillet i85o dans la maison où, après les décrets de 188o et la loi de 1901 plusieurs jésuites devaient jouir longtemps d'une discrète et large hospitalité. Mais ses souvenirs d'enfance les plus vivants se groupaient plutôt sur la région du Haut-Lauragais d'où la Saune, mince rivière, commence à couler de l'est à l'ouest vers Toulouse. Là se passait en famille le temps des vacances, à Caragoudes, à Saune, aux gais vignobles de Sairac,

 

Longtemps plus tard, le Vicaire Apostolique de Tananarive sollicité de vouloir bien, lui-même, donner quelques détails sur sa jeunesse, écrivait ces notes que nous transcrivons dans leur brève simplicité :

 

J'ai été élevé par une maman très sainte et aussi très jésuite. Elle a allaité tous ses enfants. Le matin elle allait communier de bonne heure à la résidence des Pères jésuites, et aussitôt rentrée, elle donnait le sein à l'enfant qu'elle allaitait pour lui donner Notre-Seigneur. C'était une chrétienne parfaite, nourrie des Exercices de saint Ignace. Le Cardinal Desprez disait qu'il y avait à Toulouse deux mères de famille éminentes, ma mère et une cousine de ma mère, Mme de Raymond-Cahuzac.

 

Nos parents nous ont donné une bonne santé, et, je puis ajouter, du bon sens. Ils nous ont donné un grand fonds de simplicité et de loyauté.

 

Certaines personnes ont dit à Toulouse lors de mon entrée au noviciat, que j'avais été malheureux en amour: pure légende! Dès l'âge de 6 ans, j'ai voulu être jésuite et je n'ai jamais changé d’avis. Je l’ai écrit à la sœur de ma mère, la R. Mère d'Aubuisson, religieuse du Sacré-Coeur[7] ; à 6 ans,  je correspondais avec elle.

 

A 9 ans, collège jusqu'à 16 ans (au collège des jésuites de Toulouse).

 

A 15 ans, j'avais fini ma philosophie. On demanda une dispense d'âge au ministre Duruy qui refusa : Serait-ce le fils de l'Empereur ? dit-il.

 

Je fis alors les sciences et, à 16 ans, j'avais mes deux baccalauréats. C'était le moment - d'entrer au noviciat. Mon papa jugea que j'étais trop jeune et, sollicité par un ami, proviseur du Lycée Henri IV, il m'envoya à Paris pour me préparer à l'Ecole

Polytechnique. Au Lycée, j'ai contracté d'excellentes amitiés qui durent encore : l'abbé Courbe, qui a tant d'enfants, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas ; M. Ch. Bayle, directeur de la « Librairie ». L'un d'eux, retrouvé à Toulouse, me disait : J'avais oublié tes traits, mais je me rappelais que tu étais bon. »

 

En 1869, après 2 ans de préparation, Henri de Saune était admis à l'Ecole Polytechnique, en même temps que celui qui devait devenir le Maréchal Joffre. La guerre interrompit ses études. Le voilà lieutenant dans l'armée de Paris. La première impression, telle qu'elle se dégage d'une lettre à Xavier, manque d'optimisme :

 

« ... Que d'illusions n'ai-je pas perdues sur l'organisation de notre armée que je croyais si parfaite, si supérieure à celle des autres nations !.. Quand on réorganisera l'armée, si Dieu permet que nous ayons encore une armée, il faudra faire table rase de tout ce qui a existé jusqu'ici et recommencer avec de nouveaux procédés. On attend les Prussiens ici jeudi... Les fortifications ne sont pas tout à fait en état... Ce qui manque, c'est une tête, entendue qui veille à tout... Les ouvriers travaillent sans entrain.. . »

 

Pourtant Henri ne succombe pas au découragement. Plusieurs lettres de ses parents signalent son égalité d'humeur. On l'oppose à son frère joseph qui, souffreteux, est parti avec les mobiles vers Besançon et que l'on sait presque à bout de forces physiques et morales. Ceux qui plus tard verront de près le Recteur des collèges de Bordeaux et de Montpellier constateront eux aussi que le R. P. H. de Saune, s'il voyait les déficits dans une lumière crue et les exposait parfois sous forme de questions, sans formules atténuées, ne continuait pas moins à garder la paix de l'âme et à marcher d'un pas égal. Dans une lettre à Xavier, il parle sur le même ton de sa mort peut-être imminente et de l'éventualité d'un départ en permission.

 

« ...Il peut se faire que je sois aussi une victime de la guerre et que je sois appelé à paraÎtre bientôt devant Dieu. Prie bien pour que j'arrive là-haut tout prêt.. Et, pour faire toutes les hypothèses, si nous écrasons les Prussiens à Paris, que les hostilités s'arrêtent ensuite, on nous donnera quelques jours de vacances... et tu en auras ta part. »

 

Le 1o février 1871 rien n'est changé dans son tranquille courage

 

«... J'ai mes 4 membres. je n'ai souffert du tout du froid ni de la faim. Du reste vous seriez rassuré, si vous pouviez jouir de ma bonne mine. Et cependant à la tête de ma section j'ai assisté aux principales affaires qui ont eu lieu. je vois tant de gens dans les mêmes conditions que moi, je vois encore tant de ressources, que je ne comprends pas qu'on s'arrête. »

 

Ces mots étaient écrits peu de jours après la bataille de Montretout qui lui avait enlevé son second, et un de ses jeunes amis de Toulouse.

 

Henri payait donc résolument et simplement de sa personne ; mais en lui le soldat ne prenait point le pas sur le polytechnicien. Il regrette que la guerre l'ait déjà privé de six mois d'études et se demande avec une certaine appréhension si on ne le dispensera pas malgré lui de sa seconde année. Crainte vaine; dès février, en congé à Toulouse, il apprend sa convocation pour l'époque où l'Ecole sera revenue de Tours à Paris.

 

La guerre finissait, quand Henri eut la douleur de perdre sa mère, qui mourait avant que se fût réalisé son rêve de le voir jésuite[8]. De vie religieuse il semblait bien n'être plus question. Après quelques mois passés de nouveau à l'école, il opta pour l'artillerie de terre, se félicitant d'être voué dès l'âge de 20 ans à une arme de la plus grande importance : « A Fontainebleau, quoique ayant la vocation de jésuite, j'ai fait mon devoir d'artilleur, et, après deux ans passés à l'école d'application, ce sera le service dans un régiment et la préparation directe de la page d'histoire qui rétablira un peu l'honneur de notre patrie ».

 

Le jeune officier ne dit pas que certains de ses travaux attiraient l'attention des chefs. Un mémoire sur les « Abris voûtés » portait cette mention : Ce mémoire ayant mérité la note très bien a été transcrit pour être conservé dans les Archives de l'Ecole.

 

Le lieutenant de Saune excellait pour le commandement. Il avait une voix claire et timbrée qui, au polygone de Toulouse, s'entendait au loin et dominait le vent d'autan. Aussi, à l'Ecole, où les artilleurs formaient quatre pelotons, quand on les réunissait pour des manœuvres d'ensemble, était-il presque toujours choisi pour le commandement soit à pied, soit à cheval.

 

Au 23e d'artillerie à Toulouse, il avait un tel ascendant sur les hommes que, plus tard, un de ses anciens soldats dira : « je comprends qu'on se fasse tuer pour des officiers comme celui-là ». Et ces rudes artilleurs pleurèrent de vraies larmes quand le lieutenant de Saune vint leur faire ses adieux.

 

Pour être profonde dans son âme, l'estime de la vie militaire où il réussissait si bien, n'avait pourtant pas éliminé totalement les premiers attraits. Le jour de Pâques 187.5, il écrit que, s'il continue à marcher dans la même voie, il lui faudra songer au mariage, afin surtout de retrouver tous les soirs un milieu réconfortant, le jour où il faudrait quitter la garnison de Toulouse, qui lui vaut actuellement de vivre en famille. Mais continuerat-il précisément dans la même voie ?

 

« Où vais-je ? je n'en sais rien à vrai dire. Serai-je encore artilleur longtemps ? je n'en sais rien. J'aurais besoin de me recueillir un peu, pour écouter si. aucune voix ne me vient d'en-haut. Moi qui n'aime pas l'incertitude par caractère, je suis bien obligé de la subir depuis bien des années. Après l'Inspection générale, j'aurai un congé et j'espère pouvoir m'isoler un peu pendant quelques jours. Ce sera alors le moment de discerner entre les aspirations passées qu'on me força bien à refouler et les sentiments d'estime que j'ai pour le métier d'artilleur. »

 

La lettre se termine sur un paragraphe qui laisse entrevoir le futur missionnaire :

 

«Que d'âmes se perdent en France, en Allemagne, en Suisse, en Espagne! Comme compensation je ne vois que les nombreuses conversions de l'Angleterre. Que la vérité se montre donc claire et évidente à tous et que les incrédules disparaissent ! »

 

Parents et amis, ne se rendant aucun compte de ce travail intérieur, préparaient un mariage. M. Baric qui, proviseur du Lycée Napoléon, avait hébergé Henri à Paris, pensait maintenant pour lui à la fille du général baron Bouissonnet. Le maréchal Niel s'entremettrait. Soudain on apprend la mort de Mademoiselle Bouissonnet.

 

Henri, qui semble être resté étranger à ces projets, écrit le 23 novembre à Xavier qu'il ira bientôt faire une retraite à Pau, où leur jeune frère à tous deux, François, est ~1iIovice depuis le 9 octobre. En quelques jours toute incertitude s'était évanouie. Une lettre du 28 décembre annonce la prochaine entrée en religion et que la démission est déjà portée au colonel.

 

Cette nouvelle fit -passer sur plus d'une âme comme un nuage, Joseph écrivait que la vie de famille allait devenir impossible. Quant à M. de Saune père, il lui était dur de donner un troisième enfant à la Compagnie de Jésus, Henri, après Xavier et François. Jamais la conversation ne se prolongera sur ce sujet sans lui arracher des larmes ; et les motifs de tristesse n'étaient pas exclusivement d'ordre naturel :

 

«... Un officier profondément religieux, pourvu de toutes les qualité qui attirent l'estime et la sympathie, ne ferait-il pas plus de bien dans l'armée qu'un jésuite de plus dans le monde ! »

Ce qui ne l'empêchait pas d'ajouter :

« J'espère qu'il persévérera. je dis j'espère ; car je serais aussi fâché de le voir revenir que je l'ai été de le voir partir... »

 

Des félicitations arrivaient cependant aussi. Peut-être les plus promptes. furent-elles celles de Gabriel, le marin, celui qui pendant la guerre avait eu  à ramener de Tahïti jusqu'en Cochinchine le vaisseau Dupetit-Thouard quelque peu avarié et porteur de prisonniers Prussiens. Lui du moins avoue tout net que son frère avait choisi la meilleure part.

 

*

*  *

 

 Tandis que Henri de Saune commençait son~noviciat à Pau, en février 1876, il figurait au tableau d'avancement au choix parmi les lieutenants qui  allaient passer capitaines. Une de ses premières lettres de novice contient  ces mots :

 

« je me trouve heureux parce que je crois être à ma place... je me comparerais volontiers à un soldat qu'on envoie occuper un poste qu'il n’a pas demandé. »

 

En 1878 ce fut la philosophie scolastique à Vals près Le Puy, avec parmi ses condisciples le P. Germain Foch ; en 1879 et 188o, à Toulouse la continuation de ses propres études et l'enseignement des sciences au collège où il avait été élève; de la fin de 1881  à septembre 1886, la vie d' exil au milieu des plateaux semi déserts de la Vieille Castille, dans le monumental  monastère des chevaliers de Saint-Jacques, qui semble écraser de sa majesté le petit village d'Uclès. Là, 4 ans de théologie au cours desquels le P. Henri devenu comme le Major (Bidel) de ses co-étudiants, manifeste les qualités qui vont le faire choisir comme supérieur. il avait été ordonné prêtre le 26 juillet 1883 par Mgr Valero, évêque de Cuença. Encore un an à Uclès, chargé de la discipline générale de toute la maison (Ministre) et d'emblée il se verra mis à la tête du grand collège de Tivoli, à Bordeaux, avant même d’avoir terminé sa formation religieuse.

 

Il n'avait que trente-six ans, mais il était si simplement bon, il possédait une telle distinction de race unie à une affabilité si séduisante : « C'est un fils de prince, disait-on. - je ne suis pas fils de prince, mais fils de l'aristocratique ville de Toulouse». Et les Bordelais furent conquis.

 

De son séjour à Bordeaux, Mgr de Saune aimera plus tard évoquer les souvenirs :

 

« je n'ai jamais été éloquent. A Bordeaux on disait que je n'étais pas orateur mais professeur. On était satisfait de la clarté avec laquelle j'enseignais. Cependant, au moins une fois, j'ai eu un succès d'éloquence. A Tivoli, sous les quinconces, il y avait grand banquet d'anciens élèves, avec l'assistance de tout le collège. Le premier toast fut tout de banalités ; le P. Clavé parla ensuite sur l'acétylène qui faisait ce jour-là sa première apparition. Moi je dis quelques mots du cœur  qui allèrent au cœur  de l'assistance. A ces quelques mots on donna le prix.

 

Le R. P. Henri de Saune était depuis 6 ans Recteur de Tivoli, quand il lui fut donné d'aller faire à Castres la dernière année de noviciat sous la direction du P. Paul Ginhac, qui devait mourir en odeur de sainteté l'année suivante. 11 prit ensuite une sorte de premier contact avec Madagascar en s'occupant à Paris pendant une dizaine de mois à recueillir des ressources pour la Mission (1896) ; puis il revint à Bordeaux, supérieur, cette fois, non du Collège, mais de la Résidence. En 1898, envoyé à l'autre bout de la Province, il prenait le gouvernement du collège de Montpellier.

 

 

On savait, en ce collège, que le nouveau Recteur avait été officier d'artillerie : d'aucuns s'attendaient à le voir poitriner, à l'entendre parler d'un ton de commandement. La vue de ce prêtre humble, de taille plutôt petite, et parlant sans éclat fut pour tous une déception, surtout pour le chef de musique, homme d'imposante carrure qui regardait d'un air dédaigneux : son opinion changea bien vite et, comme Bordeaux, Montpellier fut séduit.

 

Le Père de Saune gouvernait donc le collège quand, un beau jour, le P. de Scorraille lui donna rendez-vous à la gare de Béziers: ce fut pour lui apprendre, entre deux trains, sa destinée malgache, lui remettre ses bulles. Scène peu banale. Lettres de service des plus inattendues. Le P. Henri de Saune les accepta, avec la simplicité d'un militaire que rien n'étonne.

 

Il était préconisé évêque titulaire de Rhizonte, Coadjuteur du Vicaire Apostolique de Tananarive, Mgr Cazet.

 

Des susceptibilités politiques obligèrent le nouvel élu à chercher hors de France un consécrateur. Il reçut l'onction épiscopale le 18 février 1900, à Trichinopoly, des mains de Mgr Barthe, qu'assistaient Mgr Lavigne et Mgr Bottero.[9]

 

Mgr de Saune partait aussitôt pour Tananarive où il entrait le 30 mars 1900. Les chrétiens de la ville, Mgr Cazet à leur tête avec tous ses missionnaires s'étaient portés à sa rencontre : la place d'Andohalo et la Cathédrale, étaient bondées de monde, et le nouvel Evêque escorté de milliers d'enfants qui l'acclamaient, s'avançait, souriant à tous, bénissant à profusion, portant sur son visage l'impression de la bonté, de la dignité et de la force contenue de ses cinquante ans.

 

De ce 30 mars 1900 au 7 août 1929, vingt-neuf ans se sont écoulés ; durant vingt-neuf ans l'âme de Mgr de Saune appartint tout entière à la Mission de Tananarive. Glanons quelques détails sur cette vie féconde

 

ils nous aideront à mieux connaître l'homme, bien que l'homme ne soit pas tout entier dans ses œuvres  extérieures.

 

Pendant onze ans, 1900-1911, Mgr de Saune resta le Coadjuteur de Mgr Cazet. Celui-ci doué d'une activité toujours jeune et égale, n'éludant aucune responsabilité, ne se dessaisissant non plus d'aucune parcelle de son autorité, se contentait d'associer son futur successeur à tous les actes de l'administration de son vaste Vicariat ; il l'envoyait en tournée de confirmation dans l'Ankaratra et le Betsiléo, ou présider des réunions plus importantes dans les districts ; il lui confiait l'étude de certains dossiers, l' envoyait A.Rorne faire la visite ad limina- il cherchait    en fait à l’initier à ses nouvelles fonctions, et pour lui inculquer ses principes, il les lui faisait mettre en pratique avec lui. Le Coadjuteur se montra toujours d'une docilité parfaite, sans se croire obligé à l'obéissance de jugement toutefois. Il eut la force de refouler ses idées propres et de plier sa volonté à celle de son supérieur.

 

Au cours de l'oraison funèbre prononcée le jour des obsèques, Mgr Fourcadier résumait ainsi la vie de Mgr de Saune : «Il avait renoncé aux honneurs le jour où il avait brisé son épée : que s'ils venaient pourtant, ils avaient leur rançon dans la pauvreté du Missionnaire, dans tous les sacrifices d'un pénible ministère et d'une vie toute nouvelle, dans un pays dont il ignorait tout : langue, habitude, et climat.

 

Mais l'abnégation du soldat et du religieux avait envisagé cette perspective avec calme, et aller s'installer seul dans les postes pendant de longs mois, pour faire l'expérience de la vie de ses Missionnaires et pour entrer en contact avec une population qu'il aimait, mais qu'il ne connaissait pas encore. Il. apprit ainsi la langue. Puis sur son alezan, il parcourut à plusieurs reprises l'immense diocèse qui s'étendait alors de Tananarive à Antsirabé, Ambositra, Fianarantsoa, Mananjary, Ambalavao. Partout sa bonté et sa patience inaltérable 1111 gagnèrent les cœurs  et le rendirent populaire.

 

C'est en 1911 qu'il prit en mains le gouvernement de la Mission de Tananarive. Parfaitement conscient des devoirs que lui imposaient ses fonctions, il s'employa de toutes ses forces à procurer l'évangélisation de l'immense pays qui lui était confié. Profitant des préparatifs déjà faits, il hâta l'émancipation ou la formation de nouveaux centres, du Vicariat Apostolique de Fianarantsoa igi3, de la Préfecture Apostolique d'Antsirabé 1913. Nous sommes heureux de saluer ici les Evêques de ces deux Vicariats, Mgr Givelet et Mgr Dantin. Leur affection pour notre défunt est connue de tous. Celui d'Antsirabé spécialement était uni à lui par des liens particuliers, puisque c'est de lui qu'il avait reçu la consécration épiscopale le 5 août 1995, lorsque la Préfecture Apostolique fut transformée en Vicariat. Nous les remercions d'être venus prendre part à notre deuil et de donner ainsi à notre Père commun ce dernier témoignage d'attachement et de respect.

 

Après la création des Vicariats de Fianarantsoa et d'Antsirabé, Mgr de Saune confia la région de Vatomandry aux PP. Prémontrés, introduisit de nouveaux missionnaires dans la Province de Miarinarivo et remit la côte de Maintirano aux Missionnaires de la Salette.

 

Dans la partie qui lui restait encore, il intensifia l'action apostolique, il créa plus de 2oo chrétientés, bénit de nombreuses églises, doubla le nombre des chrétiens, qui s'élève aujourd'hui à 140.000.

 

Il a su traverser la période difficile de la guerre sans arrêter le progrès des oeuvres. Il a fondé des groupes d'hommes et de jeunes gens qui sont comme le cadre qui donne la cohésion à la masse des chrétiens. Enfin, pour assurer le maintien et le développement de toutes ces oeuvres, il donna le plus bel essor au recrutement du clergé indigène, dont personne aujourd'hui ne peut plus nier l'absolue nécessité. Dans le même but. il encouragea l'éclosion de la vie religieuse qui est le fruit le plus délicat, mais aussi le plus exquis du christianisme. Il eut la consolation, le 18 février 1925, d'ordonner les neuf premiers prêtres séculiers malgaches.

 

Je n'oublie pas qu'il accomplit toutes ces oeuvres avec le concours d'un nombre très petit, mais très vaillant de Missionnaires, de religieux et de religieuses qui sont venus aujourd'hui de toute la province pour lui offrir avec leurs prières, le témoignage de leur fidélité et de leur respect. Il les aimait et leur témoignait souvent son affection et sa confiance.

 

Ces travaux, ces nombreuses préoccupations n'épuisaient pas son activité. Tout en donnant l'impulsion à toutes les oeuvres, il trouvait encore le temps de se donner tout entier à chacun de nous. Avec quelle bonté il recevait, combien sa conversation instructive et simple était agréable, combien il inspirait de confiance à ceux qui l'approchaient, vous l'avez éprouvé bien des fois. On le quittait la paix et la joie dans l'âme, tant on   avait l'impression qu'on avait en lui un Père ou un ami très Sincère. Il n'excluait personne de son amitié. Il était accueillant pour tous. Que de fois n'a-t-on pas vu les enfants des écoles se présenter à l'évêché avec ces simples paroles : « Nous venons visiter Monseigneur ». Et Monseigneur les recevait avec des marques touchantes d'affection. C'est qu'il y avait en lui des trésors inépuisables de bonté qui attiraient toutes les âmes.

 

Haute intelligence, vues larges et profondes, cœur  très bon, relations simples et distinguées , grande condescendance et aménité de caractère, toutes ces belles qualités qu'il possédait à un degré éminent, nous rendent sa perte plus sensible.

 

C'est donc justement que toute la ville de Tananarive a été profondément émue en apprenant la nouvelle de sa mort. Pour chacun de nous il était la personnification de la bonté et du devoir. »

 

Bien souvent les missionnaires ont pu apprécier cette bonté toujours en éveil. L'Evêque ne s'épargnait jamais lui-même ; il allait avec joie dans les postes de la brousse, d'accès difficile. d'installation misérable.

 

Un jour, alors qu'il était déjà fort âgé, il s'arrêta dans 'la chrétienté d'Amboasary, au pied d'une montagne haute et escarpée, le lharanandriana. A peine arrivé, on vint lui demander d'aller baptiser un malade, de l'autre côté de la montagne. 11 n'hésita pas, après toute une journée de cheval, il fit à pied le tour de la montagne, baptisa le malade, et revint dans la nuit avec grande fatigue. Il était heureux d'avoir peiné pour ceux qu'il aimait.

 

Quand le Vicaire Apostolique de Tananarive résigna sa charge, on put mesurer, aux regrets exprimés, le prestige qu'il exerçait sur la population européenne. A son décès, tous les journaux de Tananarive, même les moins favorables au catholicisme, eurent la même note de sincère admiration pour la grande figure qui disparaissait. La Tribune des 8 et 15 août écrivait :

 

«La fâcheuse nouvelle de sa mort se répandit très vite en ville et causa une émotion profonde. L'éminent prélat jouissait dans la capitale de l'unanime respect de la population.

 

«Dès son arrivée dans la capitale Mgr de Saune conquit la sympathie respectueuse'& tous ceux qui l'approchèrent. Il fut ici pour beaucoup un conseiller écouté, un ami... C'était un esprit libéral, au sens large du mot, conciliant, d'une grande bonté. »

 

Mgr de Saune vivait dans la clarté, clarté de l'intelligence, de la conscience et de la foi. Il ne se serait pas accommodé du doute et de l'obscurité. Il ne dédaignait pas d'appliquer son esprit aux questions spéculatives mais seulement par passe-temps. Il préférait le terrain des faits. Les emballements de l'imagination, les enthousiasmes factices le laissaient assez froid.

 

Ses lettres pastorales, ses notes administratives, ses sermons avaient une allure plus scientifique que littéraire ; exposition précise, idées appuyées de raisonnements, distingués avec netteté et exprimés avec le nombre de mots suffisants, pas un de plus, s'arrêtant court quand la pensée apparaissait claire.

 

Les problèmes de l'administration étaient résolus par lui comme (les problèmes de mathématiques - si la solution ne lui apparaissait pas possible ou réalisable, il écartait le problème. Si elle lui apparaissait possible, il dictait sans hésitation la marche à suivre, et ne s'épargnait pas pour obtenir le résultat voulu: son travail était réglé comme les mouvements d'une année en campagne, rien n'était laissé au hasard ou à la fantaisie.

 

Sa foi était non seulement d'une fermeté inébranlable, inattaquable, mais d'une clarté, d'une ingénuité poussées jusqu'à la candeur. Les mYstères, l' au-delà, le surnaturel, lui étaient des choses familières, comme ce que nos yeux voient tous les jours.

 

Les influences de la grâce, l'action divine en nous, les effets des sacrements dans l'âme, les pouvoirs divins accordés par Dieu à l'Eglise et leur efficacité pour la sanctification des hommes étaient des choses acquises définitivement pour lui, ces idées étaient en lui comme un milieu où il vivait naturellement,

 

Il voyait sa route nettement tracée devant ses pas et si quelque ombre se fut glissée pour en dérober le moindre coin, elle s'évanouissait aussitôt à son premier regard. Une fois sa conscience loyalement éclairée, il allait avec une pleine sécurité, sans que rien pût le faire dévier, «Dieu est mon seul guide » telle était sa devise, et il la réalisait; il éclairait sa conscience à la lumière divine et son assurance était imperturbable.

 

Dans cette capitale de la grande île africaine, écrit le R. P. D..., en face de gouverneurs civils qui passent, il représenta l'Eglise qui demeure et qui possède le secret de la vraie civilisation. Pendant trente années, il fut l'infatigable missionnaire du Christ, et par là-même de la France éternelle. De toutes ses forces, il a aidé à porter toujours plus loin la poussée initiale des premiers jésuites venus là en 1861, hommes héroïques sans lesquels Madagascar ne serait jamais devenu une terre française.

 

Le prélat avait une écriture nette, régulière, ferme, paisible, véritable image de son âme. De la discipline scientifique il avait gardé l'habitude de la précision, le souci du détail. Supérieur pendant la plus grande partie de sa vie religieuse, il n'eut jamais le goût du commandement. Son regard voilé, le port de sa tête, sa contenance trahissaient la modestie de son cœur.

 

 

Laissé à lui-même, il eût pris le dernier rôle. Dans sa maison épiscopale de Tananarive, que d'heures il passa avec des enfants !

 

En 1927, la diminution de ses forces l'amena à demander un successeur. Mgr Fourcadier hérita de sa charge. L'évêque démissionnaire aurait pu revenir en France, revoir Toulouse et le Caousou qui lui fut toujours si cher. Il disait plaisamment que ses os d'octogénaire ne  valaient pas le voyage. Il préféra finir auprès de sa cathédrale, au milieu de ses Malgaches. De là il est parti pour le pays où on ne meurt plus.

 

Rien ne nous fera mieux connaître la paix sereine de ses derniers moments que cette lettre écrite par le R. P. Cardaillac.

 

« Il faut, de l'avis de Mgr de Saune lui-même, faire remonter la maladie à l'époque de la mort du P. Talazac. Quand celui-ci mourut, Monseigneur demande à le remplacer comme curé. Il fallait partir par le froid, par la nuit, à 5 heures 30 du matin, par des sentiers escarpés, coupés d'escaliers aux marches disjointes et éboulées. Monseigneur n'y voyait guère, peinait à gagner son poste et à en revenir. Il est tombé au moins une fois. Et surtout il fut saisi par le froid qui se porta aux entrailles ; cependant il continuait son service en vrai curé, simple, affable et souriant.

 

A cette fonction il avait ajouté, c'est son expression, celle de 4e Vicaire à la Cathédrale. Il confessait chaque vendredi matin et soir, 2 heures le matin et 2 heures le soir, les enfants des Frères.

 

Il était à l'affût d'un remplacement, d'un service à rendre, d'une messe à dire. Un jour, pendant que j'étais curé à la Cathédrale, Monseigneur me retint chez lui pour me dire: « Mais vous ne me demandez rien, employez-moi ». Et comme j'allais le quitter, il insista: «Vous n'allez pas vous imaginer que mes offres sont platoniques ! ... »

 

C'est le samedi 22 juin dans la nuit, que cet infatigable ouvrier sentit un peu plus de fatigue et dut garder le lit le matin. je lui portai la sainte Communion dans sa chambre le dimanche matin. Le lundi matin, Monseigneur voulut célébrer la Sainte Messe. Il y réussit mais avec fatigue, et il dut supprimer les Ave  Maria de la fin.

 

Depuis ce lundi 24 juin, Monseigneur n'a plus dit la Messe. Mais il a communié tous les jours, sauf le 7  août.

 

La maladie n'avait apparemment aucune violence. Monseigneur déclarait simplement que la fièvre ne le quittait pas. Le docteur, un ami du malade, a fait appel à tous les articles de son Codex sans parvenir à éteindre cette fièvre. Piqûres, ingestions et injections de quinine, tout y a passé et rien n'y a fait.

 

 Monseigneur plaisantait doucement le Docteur. « Vous êtes le Docteur Tant Mieux...» Et en effet celui-ci promettait la guérison pour une date toute proche, mais que les événements reculaient sans cesse. Pendant tout ce temps-là Monseigneur s'ingéniait à répandre la gaîté, demandait à rester dans sa chambre, louait le frère infirmier de ses soins et remerciait avec une bonne grâce toute spirituelle.

 

Un abcès se forma ; il fallut l'ouvrir largement : souffrance nouvelle et le malade ne pouvait pas dormir.

 

Le 26 juillet, fête de sainte Anne, Monseigneur me demanda les yeux dans les yeux : «Que dit le docteur ?- Il dit que vous ne vous alimentez pas, que votre organisme est dans un état d'extrême faiblesse. - Et c'est pour bientôt ?... » je ne pouvais pas me méprendre sur le sens de cette question, je répondis : « je n'ai pas envie de vous condamner ». Mais il n'en fallait pas davantage ; Monseigneur me dit : « Voyez dans ma chambre, distribuez le reste de mes aumônes ».

 

Le lendemain Monseigneur demandait lui-même au docteur de lui faire donner l'Extrême-Onction. Elle fut accordée en principe, mais ajournée jusqu'au lundi 29. C'est Mgr Fourcadier qui lui administra ce Sacrement. Le malade pria Mgr Fourcadier de demander pardon pour lui à la Communauté réunie. La voix était faible; mais dans l'esprit aucune obnubilation. Surtout, à aucun moment, nul effroi. Le jour où Mgr de Saune m'avait demandé l'avis du Docteur, devinant que j'étais peiné, il me prit par la main et souriant pour me rassurer, il me dit dans le style militaire : «Pour ce qui est du passage de l'autre côté, n'ayez pas d'inquiétude. je suis prêt ».

 

C'est le mercredi 7 août qu'il s'est éteint. J'avais dû m'éloigner de son chevet à 6 h- 30 pour aller ouvrir une retraite à Ambatonilita. je commençai ainsi mon instruction :     « J'ai dû, pour venir vous prêcher cette instruction, quitter le lit d'agonie de Mgr de Saune. Peut-être ne le retrouverai-je pas vivant à mon retour à Andohalo... » je fis l'instruction sur ce que j'avais vu et entendu du malade. Et quand je sortais à 7 heures 35 toutes les cloches des églises sonnaient le glas.

 

Mgr Fourcadier m'ayant remplacé auprès du cher malade eut la triste consolation de lui renouveler l'absolution que je lui donnais chaque semaine.

 

Un trait de la foi de M gr de Saune.

 

La première fois que je le confessai, je le vis en s'en allant prendre ma main et la baiser... une main qui lui dispensait les pardons de son Père Céleste… »

 

A ce prélat si modeste, si effacé qu'on ne songea même pas à lui donner la Légion d'Honneur, et dont l'action cependant avait été si féconde, Tananarive et l'Imerina entière ont fait des funérailles prodigieuses : durant  deux jours la foule défila, pria devant le corps exposé et des larmes coulaient, comme, au même moment, elles coulaient en France.

 

Détail typique, et bien touchant, la majorité des femmes chrétiennes avaient natté leurs cheveux en coiffures de deuil comme il était d'usage, jadis, au décès des rois et des reines malgaches.

 

Sur les cinq kilomètres de parcours jusqu'à Ambohipo la foule aux lambas éclatants serpentait en file interminable à travers les campagnes que si souvent l'Evêque vénéré avait traversées ; et les notables de la ville s'écrasaient en grappes compactes autour du cercueil pour avoir, chacun, l'honneur de le porter au moins quelques minutes.

 

Dernière marche triomphale plutôt que cortège funèbre : ainsi les restes mortels du prélat tant aimé par-vinrent à Ambohipo.

 

A côté de Mgr Cazet, dans le tombeau où reposent les missionnaires qui ont conquis Madagascar à l'Eglise, Mgr Henri Lespinasse de Saune dort son dernier sommeil: auprès du Maître si loyalement servi il a trouvé sa récompense, et combien sont justes ces derniers mots du R. P. D... qui a si bien connu celui que nous pleurons : Noble vie, toute de discipline exacte, de devoir généreusement rempli, de dévouement à toute épreuve, et qui demeure un exemple.

  

 

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MON TESTAMENT SPIRITUEL

 

Mieux que les pages qui précèdent, le testament spirituel trouvé dans les papiers de Mgr de Saune nous  fera connaître l'élévation de Pensées et la noblesse d'âme du vénérable Evêque : j'en sais qui le liront à genoux.

 

Je remercie le bon Dieu des nombreuses grâces qu'Il m'a accordées d'abord d'être né dans une famille très chrétienne, où la vocation religieuse trouvait, pour germer, des conditions tout à fait favorables. J'ai surtout apprécié la grâce d'avoir des parents chrétiens, depuis que j'ai vu.tant de parents manquer à leurs devoirs les plus graves, en négligeant l'éducation chrétienne de leurs enfants.

 

Ma vocation religieuse que je n'ai pu réaliser qu'à vingt-cinq ans passés, date de l'âge de six ans.

 

J'ai fait mes études secondaires chez les Pères jésuites, et c'est encore une grâce ! Le collège Sainte-Marie de Toulouse, où je suis resté sept ans, ne m'a laissé que de très doux et très pieux souvenirs.

 

Pendant la guerre de 1870-71, où j'ai eu ma petite part, Dieu m'a visiblement protégé dans les dangers que courait ma vie et dans les dangers plus redoutables encore, qui pouvaient faire sombrer ma vocation.

 

je passe sur ma vie religieuse, dont j'ai célébré le cinquantenaire en 1925.

 

Pendant toute l'éternité, j'espère pouvoir remercier la divine Bonté, de cette grâce, qui en comprend tant d'autres.

 

J'apprécie grandement aussi, d'avoir, quoique bien indigne, reçu la consécration épiscopale.

 

C'est une grâce d'ordre tout à fait supérieur, que la « Plénitude du Sacerdoce » et je suis heureux de l'avoir reçue.

 

Que de consolations à ordonner des prêtres en vertu de cette plénitude

 

Que de consolations à donner le Saint-Esprit, dans la cérémonie de la Confirmation, à consacrer des pierres d'autel, des patènes, des calices, à bénir son peuple.

 

Saint Paul dit que le mariage est un grand Sacrement, non par lui-même, mais par la chose qu’il représente. Cette chose,, c'est l'union de Notre Seigneur Jésus-Christ avec son Eglise.

 

L'union de l'Evêque avec l'Eglise qui lui a été donnée est une union du même genre que le prototype dont parle saint Paul, quoique inférieure, mais supérieure à la simple union matrimoniale.

 

Dès le jour où j'ai connu ma destination, j'ai aimé les malgaches, qui m'étaient confiés, et mon affection n'a fait qu'augmenter avec le temps.

 

Je les ai souvent recommandés à Dieu.

 

En terminant ma vie d'ici-bas au milieu d'eux - je n'ai jamais pensé à les quitter  -  je les recommande à Dieu d'une manière spéciale.

 

Que les bons deviennent meilleurs ! que les tièdes sortent de leur état compromettant peut-être! que ceux qui suivent une religion propre à les égarer, se mettent dans le vrai chemin, à la suite de Jésus-Christ ! que ceux qui vivent encore dans le paganisme abandonnent leurs superstitions, pour s'attacher à la Religion Catholique, la seule qui conduit au bonheur éternel!

 

je recommande à Dieu nos oeuvres malgaches, si utiles au développement de la Mission : Clergé indigène, Séminaire, Frères Xavériens, religieux et religieuses, Enfants de Marie, Union Catholique, jeunesse Catholique et autres diverses associations.

 

Je recommande encore à Dieu nos Européens : les bons chrétiens, il y en a, et aussi ceux qui vivent trop éloignés de Dieu.

 

Je bénis tout le monde.

 

Si Dieu infiniment miséricordieux veut bien me recevoir dans son ciel, et là agréer mes prières, j-- travaillerai encore au salut de tous, dans ce séjour de la charité.

 

0 Père le meilleur des Pères, je vous remets, dans la mesure où je le puis, les âmes que j'aime, celles des Pères. des Frères, des Sœurs  de la Mission, des membres de nos familles chrétiennes, de tous nos Européens, de tous. nos Malgaches.

 

Enfin me servant des paroles de votre Fils bien-aimé, notre Frère et notre Sauveur, avec la protection de la Très Sainte Vierge, de Saint joseph et de toute votre Cour céleste, je remets ma propre âme entre vos mains.

 

Tananarive, 8 septembre 1928,

 

Quarante-quatrième anniversaire de mon ordination sacerdotale.

 

Signé  H. DE SAUNE, s. j.

 



[1] Tous les renseignements concernant son épiscopat proviennent ici du site : http://www.catholic-hierarchy.org/bishop/blessau.html

[2] Notice nécrologique  - 

[3] à Bordeaux.

[4] Lettre pontificale de nomination.

[5] Son frère François de Saune s.j., en résidence à Toulouse ; l’autre frère jésuite, Xavier étant déjà décédé, depuis 1901.

[6] Procure de la Mission de Madagascar – 79 avenue de Breteuil ; Paris XV°.

[7] Mère Nina - selon toute vraisemblance  -  d’après le témoignage reçue en 2006 de l’archiviste  des Sœurs du Sacré Cœur.     

[8] Avec quel désenchantement la sainte femme avait naguère noté que le prédicateur de la retraite pascale suivie par son fils ne s'était pas assez inspiré des méthodes ignatiennes qui disposent l'âme à entendre l'appel divin.

   

[9] le Sacre de Mgr de  SAUNE A TRICHINOPOLY (18 février 1900)

 

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2 – Père Xavier Lespinasse de Saune

 

Xavier Lespinasse de Saune

Né le 27 octobre 1843  à Toulouse

Entrée le 13 octobre 1860

Derniers vœux  2 février 1879

Décédé  le 15 Septembre 1901

 

Xavier de Saune – Xavier Lespinasse de Saune - Semaine Catholique 1901  p 979

Dimanche dernier, au Caousou, le R.P. Xavier de Saune expirait doucement à la suite d’une apoplexie. Deux de ses frères appartiennent comme lui à la Compagnie de Jésus. L’un d’eux, ancien officier d’artillerie, est aujourd’hui évêque de Madagascar.

« Devant la dépouille de celui qui disparaît aujourd’hui, dit l’express du midi, nous nous inclinons avec vénération. Nous lé félicitions d’échapper aux maux que verront ses frères et de s’en aller dans cette région, si différente de la notre, où la justice et le triomphe sont pour les persécutés ».

 

Notice en latin parue dans : litteræ annuæ provinciæ Tolosanæ. P.99

  • collège Ste Marie à Toulouse (précédant le Caousou)
  • novice  Toulouse
  • enseigne en 1876 au collège les mathématiques et la Physique
  • 22 ans ministre ou procurateur ou l’un et l’autre  ensemble (à Madrid, Uclès en Espagne et à nouveau à Vals-près-le Puy).
  • dévotion au Sacré Cœur de Jésus

 

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3 - Père François Lespinasse de Saune

 

François Lespinasse de Saune

Né le 3 août 1858 à Caragoudes

Entrée le 9 octobre 1875

Derniers vœux 2 février 1893

Décédé le 25 novembre 1942

 

Le R.P. de Saune – François Lespinasse de Saune – Semaine Catholique - 1942, p. 734

Une belle figure de prêtre et de religieux vient de disparaître avec le Rév. Père François de Saune de la compagnie de Jésus. Il était né le 3 Août 1858 à Caragoudes, en Lauragais. Après de solides études à Toulouse, au collège Sainte Marie[1], où il s’était fait remarquer par sa sagesse et sa piété, il entra dans la compagnie de Jésus en 1875, à dix-sept ans. Xavier son frère aîné, l’y avait précédé et un autre de ses frères le rejoignit au noviciat, Henri, ancien polytechnicien, officier, qui est mort évêque de Tananarive .

Ordonné prêtre en 1889, le P. François de Saune a passé plus de cinquante ans à Toulouse ; ministre et économe au Caousou, ministre à la résidence de la rue des fleurs, puis onze ans supérieur de la résidence (1909-1820), supérieur du collège de la rue des 36-ponts, encore ministre de la Résidence (1924-1931), enfin supérieur de la villa Saint-Régis[2], maison des Pères et des frères malades, où il s’est éteint âgé de quatre-vingt-cinq ans, après une vie bien remplie.

 

Sans se distinguer par de brillantes qualités, il possédait une belle nature, bien équilibrée et profondément imprégnée d’esprit surnaturel. Ce qui dominait en lui, c’était la simplicité, la droiture, une parfaite modestie et une bonté qui lui gagnait les cœurs Il commandait avec tant de douceur et tant de bonne grâce qu’on ne pouvait refuser ce qu’il demandait. D’ailleurs, il donnait l’exemple, se dévouait sans compter, se chargeait des ministères les plus humbles et es réservait les corvées les plus lourdes. D’être resté supérieur, tant d’années, dans la même ville, en des temps difficiles où les religieux, chassés de leur couvents, vivaient dispersés en petits groupes, c’est la meilleure preuve que le Père était à la hauteur de sa tâche.

Il fut un directeur des consciences particulièrement apprécié, fidèle à son confessionnal de la Résidence, à celui  de la chapelle de Nazareth et pendant des années, à divers confessionnaux dans des paroisses de Toulouse. On lui restait attaché parce qu’il était bon, patient et qu’il savait consoler les âmes, les encourager, leur fera aimer le bon Dieu.

 

Il a été de plus directeur d’œuvres de piété ou de charité : la Congrégation des anciennes élèves du Sacré Cœur, l’œuvre des Campagnes, l’Apostolat de la Prière dans la ville de Toulouse, l’œuvre des vieillards délaissés . Il avait un amour de prédilection pour les petits et pour les humbles ; il souffrait de leur misère, se faisait tout à eux et son bon cœur lui inspirait des délicatesses dont ils lui témoignaient leur reconnaissance d’une manière touchante ;

 

Les dernières années, quand le P. de Saune passait dans les rues, d’un pas toujours jeune, on aimait à le voir, la tête légèrement inclinée, les épaules soulevées, disant discrètement le chapelet ; il allait confesser , faire une exhortation dans un couvent, voir un malade, visiter ses chers pauvres ; c’était sa vie . Tous ceux qui l’ont connu garderont le souvenir de cet excellent religieux qui les a édifiés par son zèle, par sa charité et par son dévouement . – X…

« chez nous »  province s.j.de Toulouse n°52, mars 1943, p 7 – même texte à une incise près[3] .



[1] Collège sainte Marie, qui a précédé le Caousou .

[2] la villa  Saint Régis, à la côté Pavée (rue Lucien Cassagne)

 

 

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